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Georgette
ou l’amour foudroyé par un voyage
C’était un samedi vers quatre heures
de l’après-midi, je célébrais mon mariage à
Notre Dame ; il y avait à peine huit personnes; les deux mariés,
le père et la mère d’Andrée, mon frère
et ma sœur qui étaient les témoins, le curé
devenu par la suite archevêque, et un chauffeur de taxi. En moins
de trois ans j’ai eu deux filles et deux garçons jumeaux…
Le train de vie que je menais était des plus animés : cours
à donner, conférences, expositions, invitations, commandes,
travaux d’atelier, voyages….
La maison à Jounieh était spacieuse, une ancienne bâtisse
entourée de jardins ; nous étions pris d’assaut par
les nombreux amis, parents, neveux et nièces… Comme personnel
de service j’avais une Egyptienne qui tenait la maison et nous suivions
un régime culinaire égyptien.
Andrée tomba gravement malade ; il fallait trouver une nurse qui
s’occupe des enfants.
Dans ma carrière, je ne prenais jamais d’argent des religieuses
quand je leur enseignais ou leur donnais des activités. Je passais
une fois par semaine chez les religieuses de la congrégation Sainte
Thérèse dans un couvent à 1200m dans la montagne,
à 45 minutes de Jounieh. Mes quatre enfants m’accompagnaient.
Comment les décrire ? Ils étaient adorables, les gens s’attachaient
à eux, religieuses et personnel du couvent n’attendaient
plus mes leçons, mais l’arrivée de mes enfants qui
animaient l’atmosphère. Je déjeunais de temps à
autre chez les religieuses qui s’occupaient des enfants. Une jeune
fille de 16-17 ans venue d’un village des alentours vivre avec les
novices et décider si elle était appelée par le Seigneur.
Elle s’appelait Georgette. Elle s’était follement attachée
aux enfants. Elle me supplia de venir vivre chez nous : elle s’occuperait
des enfants elle-même et si possible, elle aimerait apprendre la
couture. Elle préférait vivre en ville plutôt qu’à
la montagne où elle n’avait de compagnie que les chèvres
de son père, leurs chiens, et les animaux de la basse-cour.
La supérieure du couvent s’enthousiasma pour l’idée,
quant à moi, j’exigeai de voir son père, sa mère
et d’avoir leur approbation.
C’est ainsi que je connu les parents de Georgette. A leur invitation,
nous partîmes un jour les visiter et passâmes toute une journée
chez eux. Leur maison était en pleine forêt rocheuse, perchée
à plus de 1000 mètres, près de Notre Dame de la Citadelle,
suspendue dans les nuages. Plus bas, il y avait ce qui fut jadis un village,
des dizaines de maisons en ruines, abandonnées par leurs habitants
qui avaient émigré depuis plus de cent cinquante ans vers
les quatre coins de la planète à la suite des guerres civiles
et religieuses au temps des Ottomans. Plusieurs églises se trouvent
encore actuellement en bon état ou à moitié restaurées.
Des chênes centenaires défiant la sévérité
du climat et l’injustice des occupants.
Beaucoup de grottes se trouvent toujours sur le flanc de la colline ;
des sources d’eau existent partout dont les noms portent des noms
de mystères : ‘les larmes de la Vierge’, ‘source
de la mariée, source des pêcheurs’ etc…
Au bas de la pente, dans la vallée, une grande source, ‘El
Kattine’ dont le débit d’eau faisait tourner un moulin
à eau.
Le père de Georgette possède un très grand domaine
dont la majeure partie était forestière, ce qui suppose
l’élevage de troupeaux de chèvres qui broutent dans
cette nature encore salubre. Il y avait à l’époque,
des chevriers Alaouites (chiites, syriens de la côte) et dans le
village une boucherie où se vendait la viande des chèvres
; une nombreuse clientèle venait de Beyrouth la capitale pour acheter
cette viande que l’on peut consommer crue ou en différents
plats, tels le Kebbé, le Kafta etc… ou grillée sur
du charbon de bois, ou en bien d’autres préparations à
l’européenne utilisant des ingrédients différents.
On pouvait acquérir des œufs frais au jour le jour, des produits
laitiers surtout le fromage. Le charbon de bois de chêne se trouvait
là aussi ; il est très recherché par les fumeurs
de narguilhés et pour les grillades. Le charbon de bois de chêne
brûle lentement et dure longtemps sur le ‘tombac’ un
genre de tabac mouillé… Ce charbon était préparé
par des ouvriers dans le domaine du père de Georgette.
Là, le travail ne s’arrêtait jamais ; on y travaillait
nuit et jour ; c’étaient les conditions de cette existence
et on ne pouvait remettre le travail au lendemain.
Une réception royale nous fut réservée ; les enfants
se sentirent près de la nature, jouèrent avec les chiens,
caressèrent les chevreaux, cherchèrent les œufs dans
le poulailler, montèrent sur l’âne qui stationnait
devant la maison et grimpèrent dans les arbres, car il n’y
avait pas encore de routes pour les voitures, mais un sentier étroit
que les quadripèdes escaladaient, c’est-à-dire pour
atteindre la maison, il fallait dix à quinze minutes de marche.
Excellent programme, comme régime et pour maintenir la santé
en bon état. Les noisetiers, les châtaigniers, les pruniers,
les pommiers, la vigne… poussaient là en abondance. Le nom
du village est ‘Chahtoul’ qui veut dire ‘bouc’
; peu de gens connaissent le vrai sens du mot ; même le curé
d’un village voisin : un jour, on lui avoua au confessionnal avoir
volé un ‘Chahtoul’ et le curé de dire : «
tu as volé le village ? Est-ce possible ? » Et le pénitent
de corriger le ‘gros bouc’ des voisins. Beaucoup de chasseurs
se promenaient dans la région à la recherche de gibier malgré
l’interdiction de la chasse dans les propriétés d’autrui.
Ces derniers étaient reçus et invités à prendre
un verre. Les enfants garçons et filles du coin devaient faire
une heure de marche aller-retour pour rejoindre l’école du
village, sous la pluie et la neige, et le froid. Là on allumait
du feu pour se chauffer le matin quelque fois jusqu’en juin, le
vent soufflait toute la journée. Georgette avait deux sœurs
plus âgées qu’elle, déjà mariées,
et deux garçons et trois filles qui allaient encore à l’école.
Je proposai au père d’envoyer Georges et Rose avec Georgette
habiter chez nous et je les inscrirais moi-même dans une école
près de ma maison. Ce qui fut immédiatement approuvé
et ils furent inscrits à l’Ecole Centrale des moines à
une minute de la maison à Jounieh. Je mis à leur disposition
tous les trois, une grande chambre où ils dormaient étudiaient
et mangeaient avec nous. Les enfants étaient très heureux
d’avoir des amis, des compagnons.
Je n’ai pas encore décrit Georgette.
Georgette était à l’âge de participer au bal
des débutantes, 15-16 ans, moyenne de taille, nerveuse et en permanence
souriante. Elle aimait chanter, danser, s’amuser, un esprit d’enfant,
de bébé plutôt. Sa peau était blanche, on pouvait
compter les veines et tendons de son cou quand elle criait ou s’énervait.
Une fille très câline et sentimentale, en permanence mal
peignée ; ses yeux grands, purs et beaux, un front dégagé,
exprimant la sincérité et l’idéalisme, ne croyait-elle
pas avoir une vocation pour une vie de religieuse ? Une bouche sereine,
un sourire mystérieux, en général un peu chétive
malgré tous les soins que mon épouse lui administrait, lait,
œufs à la coque, confiture et beurre le matin, huile de foie
de morue, des vitamines, etc…mais en vain ; sa constitution était
ainsi, elle ne pouvait pas grossir. C’était une fille serviable
correcte, idéaliste, généreuse, courageuse et dévouée.
Elle s’était attachée aux enfants, telle une vraie
mère et les enfants l’aimaient excessivement. Deux ou trois
ans passèrent, 1975, et la guerre éclata, Georges, déjà
un jeune homme voulut quitter Jounieh qui était en permanence sous
les obus, et voulut aider son père à Chahtoul; Rose aussi
qui à peine avait atteint la classe de troisième du complémentaire,
s’était engagée comme infirmière dans un hôpital
et voulut aussi retourner au village. Georgette refusa l’idée
de nous quitter, de se séparer des enfants. Nous partions de temps
à autres à Chahtoul passer une journée dans la nature.
D’ailleurs les trois dernières années, nous organisions,
mes amis et moi des pique-nique une semaine sur deux dans une région
différente du Liban. Nous étions 5 à 6 voitures,
on étudiait un programme, qu’on planifiait et exécutait
à la lettre. Les enfants ont ainsi pu visiter toute la côte
du nord au sud : Tripoli, Batroun, Byblos, Beyrouth, Sidon, Tyr, et la
montagne du Akkar, les Cèdres, le Sannine, Faraya, les fleuves,
et atteindre Jezzine, Zahleh, Baalbeck ou Héliopolis,…
En Europe, n’y a-t-il pas des foyers qui adoptent des enfants en
plus des leurs ? ou qui reçoivent des stagiaires venus d’ailleurs
? C’est l’échange, c’est l’ouverture à
la civilisation.
Georgette était en âge de se marier ; grande et belle ; elle
avait appris un peu de couture ; elle remplissait son temps ; elle avait
appris à nager ; elle suivait des activités sportives, le
cinéma dans le monde, elle avait ses acteurs préférés,
ses chanteurs adulés etc…
Durant les événements 1978, un grand pâtissier qui
avait sa pâtisserie à Achrafieh, ‘Noura’, vint
s’installer à Jounieh. C’était un ami. Je lui
demandai d’engager Georgette à mi-temps pour apprendre le
métier de pâtissier et remplir son temps, car on ne pouvait
aller nulle part. Cela enchanta Georgette qui adorait les gâteaux,
elle partait l’après-midi pour rentrer entre 8h et 10h du
soir.
Un grand public animait la pâtisserie ; Georgette travaillait, aidant
les chefs, vendant au public, et apprenant selon tous ses moyens. Elle
m’a appris un jour comment on prépare une pâte feuilletée
; on l’exécuta à la maison ; les mille-feuilles, les
forêts noires et blanches etc… Les apéritifs salés,
des douceurs, etc… Georgette progressait en métier et en
connaissance.
La pâtisserie était sur l’ancienne route en bord de
mer avec une terrasse donnant sur la plage. Georgette venait chaque soir
nous raconter tout ce qu’elle avait entendu comme histoires, événements,
curiosités, situation de la crise etc… me disant que tel
ami qu’elle avait vu chez nous vous saluait, me racontant des fois
des historiettes incroyables. Je lui disais : « Tu es si naïve,
Georgette, pour croire de choses pareilles ?
Que des milices avaient pu acquérir des engins nucléaires
de la grandeur d’une balle de tennis… Que les américains
viendraient avec leur flotte sauver le pays. Qu’une conférence
à Genève se tiendrait spécialement pour le Liban.
Que les Palestiniens se préparaient avec les terroristes pour l’invasion
du Liban. Que le Vatican, ou la France… Les Soviétiques et
les pays du tiers monde etc… Des phrases qu’elle entendait
et venait débiter naïvement… Or un soir, elle apporta
avec elle un ‘cake’ que M. Noura envoyait spécialement
pour Andrée.
Rentrant de Paris, j’avais acheté trois gros volumes traitant
de toutes les recettes des pâtisseries, de livres qu’on ne
trouve pas dans les librairies, mais dans les maisons spécialisées.
Je demandai à Andrée de préparer un cake supérieur
à celui de Noura. Ce grand pâtissier, ayant goûté
le cake, vint en personne chez nous à la maison demandant les secrets
de la recette. Pour Georgette, c’était Austerlitz, Iéna,…
Elle était fière que ses parents d’adoption aient
pu surpasser son patron.
Au Liban, tout ce qui est fait maison, bien exécuté, est
préféré par le consommateur.
Georgette avait une sœur qui aimait la peinture et la sculpture,
elle demandait toujours mon aide. Je la recommandai à un ami sculpteur
chez qui elle pratiqua ce métier ; elle ne tarda pas à voyager
en France, trouvant du boulot et épousant un Français…
Sa sœur en France, le rêve de l’aventure, de l’évasion
rongeait le cerveau de Georgette. Chaque fois que je voyageais, elle me
chargeait de lettres pour Travolta, Yannik Noah et autres… Et que
je postais par scrupule.
Noura et tout le personnel aimait Georgette. C’était elle
la pâtisserie. Vint un jour où Georgette me posa un tas de
question sur l’un de mes élèves avocat à la
cour et dont le père avait été mon compagnon de classe.
C’était Tony… Un autre être s’éveilla
en Georgette, elle devint une autre personne, aérienne, rêveuse,
perdue, complètement bouleversée. Tony venait quotidiennement
à la pâtisserie, bavarder avec sa ‘Joujou’, car
le diminutif de Georges au Liban est ‘Joujou’. Tony venait
souvent chez nous à la maison ; il invita Georgette plusieurs fois
chez lui où il vivait avec sa mère. Un jour sa mère
vint nous demander la main de Georgette, je lui ai dit que je n’avais
pas d’objections, que j’aimais Tony comme mes enfants et qu’il
fallait l’accord aussi de Georgette, de son père et sa mère.
Les traditions au Liban laissent une large place aux parents dans des
décisions pareilles : des jeunes de trente ans ou plus, des filles
de 25 ans et plus, ne s’engagent pas en amour avant la bénédiction
et l’accord des parents.
Elle, qui se considérait elle-même peu cultivée, elle
avait à peine terminé le complémentaire, aimer un
bel homme comme Tony, avocat, licencié en droit et bien placé.
C’était son idéal.
C’était vrai ; j’avais adopté Georgette, sa
sœur, son frère et toute la famille. Au Liban, dans les villages
surtout, on est en famille avec ou sans adoption. La tante de mon épouse,
richissime et sans enfants, nous avait supplié d’adopter
une de mes filles ; je lui avais répondu tous les enfants sont
les nôtres ; pourquoi faire des démarches d’adoption
comme en Amérique, ‘tu es la tante de toute la famille et
toute la famille t’appartient ; un collègue à l’université
dont l’épouse était française avait cinq enfants
; il adopta en plus un petit noir malheureux et un vietnamien ; c’était
un acte de civilisation, un acte d’amour et d’humanisme.
A Georgette, j’avais ouvert un compte dans une banque en son nom.
Le diable lui rongeait continuellement la cervelle : elle voulait rejoindre
sa sœur en France et connaître ce beau pays. Durant deux semaines
je n’eus plus de nouvelles d’elle, sachant qu’elle était
en son village se reposant chez ses parents. Les enfants trop attachés
à elle, avaient été plusieurs fois la visiter. Entre
temps Georgette avait pris la décision de voyager. Les petits paquebots
qui assuraient le trajet Chypre Liban étaient nombreux.
Les chrétiens s’embarquaient de Jounieh vers Larnaca. Les
musulmans de Sidon de Tripoli via Limassol. Elle avait l’adresse
de sa sœur et elle était décidée à partir
en cette dangereuse aventure. Elle appela sa sœur de Chypre, lui
fixant la date de son arrivée au port de Marseille. Elle ne savait
pas ce qui l’attendait malgré toutes les démarches
que Dunia et les combines préparées pour réglementer
l’entrée pour quelques jours en France pour soi-disant préparer
un visa vers le Brésil où ils avaient de nombreux parents…
Je n’eus plus de nouvelles de Georgette durant deux ou trois ans.
Je devais voyager à Paris, ses parents me donnèrent son
adresse et son numéro de téléphone me disant qu’elle
s’était mariée et qu’elle habitait dans la banlieue
de Marseille. Le téléphone étant en face, sur mon
bureau mais je ne savais ni appeler ni par où débuter, elle
était mariée dans une famille espagnole une langue que je
possède très bien. Je pouvais pratiquer l’espagnol
de la sorte, si Georgette répondait le choc serait moins violent
et si les parents répondaient, ce serait plus calme. L’appel
fait, je dis en espagnol : « est-ce ici Berg l’Etang, la maison
de José, de ses parents et de Georgette ? » C’était
José, l’époux de Georgette, qui était intelligent
et avait un sixième sens, qui me répondit : « ne serais-tu
pas José le patron, le père et l’ami de Georgette
mon épouse ? Vous êtes de Jounieh, la merveilleuse baie du
Liban, depuis plus de trois ans vous êtes et votre famille et les
enfants (qu’il nomma un à un) le sujet de nos conversations
tous les jours ; je vais vous passer Georgette. J’entendis Georgette
crier du loin « Est-ce que l’appel vient du Liban ? C’est
Joseph, Joseph,… je l’entendis crier, hurler, monsieur, monsieur,
viens immédiatement ; nous t’attendons à la gare Saint
Charles ; donne-moi des nouvelles, d’Andrée, des enfants,
des parents, et de Tony etc… » Je lui demandais de se calmer,
lui promettant de prendre le premier train et que demain matin je serais
chez eux. En réalité, c’étaient des vacances
supplémentaires, je pris le train de nuit, qui autour de 4h du
matin entrait dans la gare Saint Charles.
Je somnolais, mais je n’ai pas pu m’endormir une seconde.
J’avais avec moi un kilo de ‘Beklawa’, ce gâteau
oriental si savouré en Europe, une bouteille d’Arak, boisson
anisée, du thym, un chapelet de Notre Dame du Liban, une ‘liseuse’
en laine de mouton travaillée à la main, des photos du Liban,
de la famille ; elle m’avait dit que sa fille était âgée
de deux ans environ, une petite poupée… bref un cadeau qui
tient du nostalgique et du sentimental.
En rentrant dans la périphérie de Marseille, le train ralentit
sa vitesse, je pouvais voir les gens sur les quais, les uns attendaient
d’autres arrivaient ou allaient changer de véhicules en correspondance
etc… les uns sirotant un café ou mangeant un croissant. Et
quand le train eut presque stoppé, j’étais debout
dans mon compartiment, sur la vitre observant deux jeunes qui se dirigeaient
rapidement de loin, je compris que c’étaient Georgette et
José. Elle se jeta sur moi comme une hystérique ; José
m’embrassa ; je ne sais comment je parvins à leur voiture,
pour nous diriger vers le Berg, accolée à moi durant tout
le trajet, n’en croyant pas ses yeux. Nous sommes enfin arrivés,
c’était une villa de trois étages spacieuse, agréable
; le jardin très bien entretenu, Georgette et José habitaient
un étage, son frère en avait un autre, mais il était
fermé puisqu’il était en voyage, les parents avaient
un troisième étage. Un petit et délicieux petit déjeuner
avait été préparé à la Catalane, donnant
un cachet espagnol au moindre détail. La sœur de José
qui est docteur en médecine et directrice d’un hôpital
me reçut chaleureusement, et nous quitta pour se revoir le soir
; elle était mariée et habitait à quelques kilomètres
de là. La fille de Georgette, unique, ressemblait plus aux chérubins
qu’aux humains ; tout le personnel était attaché à
elle jusqu’à l’adoration. On se reposa une heure ou
deux, puis nous partîmes en tournée dans la région.
Marseille la ville, je l’avais connue depuis les années 61
et j’y étais venu plusieurs fois. A la maison, il n’y
avait qu’une seule voix qui donnait des ordres, faisait taire tout
le monde, un peu agaçante, etc… c’était celle
de Georgette ; personne n’osait répliquer car les pauvres
parents croyaient que si Georgette se fâchait, elle prendrait la
fillette et s’en irait ; ils la ménageaient, la calmaient
à plusieurs reprises. J’intervins en arabe l’obligeant
à se taire et à être plus polie, sinon je rentre immédiatement
à Paris et « tu dois avoir le plus grand respect pour la
mère et le père de José et pour José lui-même,
je ne te reconnais plus, tu n’avais pas ce caractère-là,
agressive et méchante. Je veux m’en aller maintenant et sortir
de cette maison »… Nous sommes partis tous les trois…
Quand le calme fut rétabli, nous passâmes le reste de la
journée dans une proche montagne où nous avons pris le déjeuner.
De retour, José me montra l’usine où il travaillait
; Quant à Georgette, je n’ai plus entendu sa voix ; elle
était nerveuse, enragée ; mais n’osait dire un mot
devant moi. Les parents, le soir, avaient préparé un grand
dîner ; J’étais au milieu de la table, Georgette à
ma gauche et le docteur à ma droite et, à ma question en
Espagnol « Mais comment avez-vous connu Georgette et comment a-t-elle
été parachutée parmi une si gentille famille ? »
Et voici la réponse : « En quittant Chypre, Georgette avait
téléphoné à sa sœur. Elle n’avait
pas de visa pour entrer en France, lui demandant de lui procurer un cours
séjour afin de préparer des formalités pour le Brésil.
Dunia sa sœur, qui est bien infiltrée et débrouillarde,
avait pu obtenir un permis de quelques jours ; après quoi Georgette
se dirigerait vers le Brésil. Mensonge, car Georgette n’avait
rien fait comme démarches et la police était derrière
elle, et un beau matin, elle s’est vue dans le commissariat de police
pour être emprisonnée ou expatriée. La docteur, sœur
de José, continua à me raconter ; elle était de passage
au commissariat, et elle avait entendu des pleurs, des cris, des supplications
: « Moi, j’aime la France, mes parents c’est la France
; je ne veux pas vous quitter ; je mourrais en France ; ne soyez pas méchants,
etc… etc…, elle était toute en larmes chez le commissaire.
Le docteur demanda à celui-ci de retarder l’extradition de
Georgette de 15 minutes seulement… Elle contacta son frère
José, et le maire, leur demandant de se diriger immédiatement
vers la préfecture de Police, et expliquant à son frère
José que cette fille était fort gentille, aimable, courageuse
et que : « Tu te marieras avec elle immédiatement ».
Elle expliqua à Georgette la gravité de la situation…
Georgette quitta la préfecture sous le nom de Mme Navarro et le
problème était réglé à moitié.
On ne la poursuivit plus. Georgette et José se connurent au fur
et à mesure, se rapprochèrent, formèrent couple et
ils eurent une petite fille… L’histoire est invraisemblable
mais vraie… Du vin espagnol, de la paella, des chorizos, une agréable
soirée. On me donna une chambre pour dormir ; José m’entoura
de soins, de même ses parents, le docteur et leur petit chien.
La nuit, Georgette ne pouvant dormir vint s’asseoir au bord de mon
lit, questionnant, voulant savoir, me racontant, etc… mais le problème
était le suivant : son grand amour Tony ou en était-il ?
je lui dis qu’il était dans des affaires, et tâche
de ne plus y penser…, il a une autre existence maintenant, et le
pays le Liban est encore en guerre ; prends soin de tes nouveaux parents,
de José, de ta fille ; il faut savoir sacrifier… «
Je suis ta fille adoptive disait-elle ; j’ai de l’honneur
; je suis fière de toi ; accepterais-tu de lâcher un amour,
celui de ma vie ? Je ne peux être lâche et ne respecter ni
ma parole, ni mes sentiments » Elle pleurnichait : « c’est
pour cela que je suis intraitable ; José et ses parents sont des
gens adorables, humains, dévoués, honnêtes ; mais
moi, je suis maudite, malheureuse… » Elle me parlait en arabe
; José venait de temps à autres animer notre soirée.
Je lui ai dit : Georgette, tu n’es pas Paul et Virginie ; tu n’es
ni le premier ni le dernier amour sur cette terre… Prie la Vierge
et Jésus, et les saints ; calme-toi ! Quand je serai de retour
au Liban, je te dirai si Tony t’a oubliée et s’il a
des rapports avec d’autres, etc… » Le lendemain, il
y eut une foire dans les parages ; des gens venus de partout. La sœur
de Georgette Dunia nous avait rejoint etc…
Je rentrais pour le foyer Sacerdotal à Paris, bouleversé,
mais très heureux d’avoir rencontré Georgette, d’avoir
compris sa situation. Des fois, ils passent leur fin de semaine en Espagne
où ils ont une grande propriété, maison, oliveraie.
La mère de José se plaignait que Georgette était
instable, nerveuse,… je l’ai priée de s’occuper
d’elle comme sa propre fille.
Retour au Liban, et une visite au Nid d’aigle de Chahtoul où
tous les parents de Georgette m’attendaient, des albums photos à
montrer et à offrir, des cadeaux pour la mère de Georgette,
une avalanche de questions… Entre temps, septembre et octobre avaient
passé. Georgette était allée en Espagne ? Pour la
cueillette des olives et pour presser l’huile.
Deux ou trois mois plus tard, je dus faire un saut en France pour une
bourse d’un mois accordée par la Mission Culturelle. La situation
au Liban s’était dégradée ; il y eut des actes
terroristes à la voiture piégée ; des dizaines de
tués et la malchance voulut que la déflagration ait eu lieu
du côté de Sin el Fil là où se trouvait le
bureau d’étude de Tony, et ce dernier venait de garer sa
voiture au moment de l’explosion ; il fut déchiqueté,
en pièces, et décéda sur le champ. Pauvre garçon
dont le père avait été mon compagnon de classe, et
son oncle et sa sœur… J’allai le lendemain, triste, à
son enterrement et à l’enterrement des rêves de Georgette.
Durant ce voyage en France ma fille Marina m’accompagnait. Dès
mon arrivée à Paris, je contactai les Navarro : nous serions
chez eux bientôt. Georgette et José nous attendaient à
la gare Saint Charles. Nous arrivâmes : de grandes embrassades entre
Marina et Georgette ; puis ce furent Berg l’étang et la grande
joie de nous recevoir… Nous étions chargés de cadeaux
du Liban, des souvenirs, des objets nostalgiques, du café et des
douceurs. Tout le monde participait à la fête, sauf Georgette
qui était dans un autre monde et attendait que s’éteignent
les lumières pour se réfugier dans notre chambre et nous
poser des questions intimes. José n’y était pour rien,
ce qui le passionnait c’était de voir Georgette heureuse.
Cette nuit-là, donc, nous étions dans un étage indépendant,
celui du frère. J’avais étudié avec Marina
toutes les réponses à n’importe quelle question. Et
Georgette de nous rejoindre, de nous dire qu’on n’a pas encore
abordé le sujet qui l’intéressait et qui sera toujours
sa vie, sa passion, son Tony… « Oui, c’est vrai, mais
d’abord, il faut du calme et il faut nous assurer que tu accepteras
tout état, événement, obligation, situation…
Sans hystérie et crise nerveuse ! » Elle nous les promit.
« Tu sais, Georgette que le père de Tony était mon
compagnon de classe et que Tony je l’aime comme mes enfants. Supposez
qu’après cette longue absence de plus de quatre ans, Tony,
est tombé amoureux d’une autre fille. As-tu le droit de contester
? Ou s’il a eu une vocation religieuse et est entré dans
les ordres religieux pourras-tu protester ?... Ou bien s’il a voyagé
dans l’un des pays des Emirats pour gagner sa vie, pourras-tu contester
? »
- Mais résumez, dit-elle, dites ce qui s’est passé
?
- Continuons ; à plusieurs reprises j’ai rencontré
Tony dans la région, il me saluait et demandait de toi espérant
te revoir la guerre terminée… Ses yeux larmoyaient.
- Supposé aussi qu’il ait été accidenté,
hospitalisé, devenu handicapé ? … Il faudrait y voir
la volonté de Dieu… et pire encore, supposé qu’une
balle perdue de franc-tireur, une attaque des miliciens ? un guet apens
etc… Une chose est sûre, Georgette, Tony t’a toujours
aimée et il ne t’a pas abandonnée et si tu étais
encore au Liban tu l’aurais accompagnée ailleurs… »
Son visage jaunissait ; la sueur coulait de son front. J’ai poursuivi
:
- Georgette, depuis quelques 8 mois, comme Tony descendait de sa voiture
stationnée devant son bureau, … et ça a été
l’enfer ; une gigantesque déflagration a éclaté,
des dizaines de victimes, tués, blessés, déchiquetés
etc… parmi elle, Tony agonisait… J’ai été
chez eux à la maison ; l’enterrement et le deuil ont duré
plus d’une semaine ; j’ai rencontré tes parents, ta
sœur, ton frère Gaby. C’était comme une noce,
pas un enterrement : des jeunes qui sont morts pour leur pays, et mes
amis qui t’ont représentée dans la cérémonie…
Depuis mon retour je savais tout cela, mais je ne savais quoi te dire
; Marina est présente maintenant, ta fille et José ton époux
qui t’aime, et l’avenir qu’il faut aborder avec courage
et amour… Il faut que tu redeviennes la gentille fille que j’ai
connue chez les religieuses au Liban. Promesse faite et accomplie.
La mère de José m’a demandé ce qui s’était
passé : « Georgette est devenue autre ; on ne la reconnait
plus… » Et Georgette de m’assurer : « J’avais
pressenti cela, car s’il avait été vivant, il m’aurait
contactée, ou sa mère, ou son frère… »
Le miracle avait eu lieu. Nous partîmes passer toute la journée
à Marseille, au port, au centre ville, églises, Notre Dame
de la gare, restaurants, une journée d’évasion…
Nous avons contacté par téléphone les parents de
Georgette à Chahtoul, les invitant à venir en France, et
c’est-ce qui, par la suite fut réalisé, son frère,
sa sœur, son cousin etc… sont allés chez elle à
tour de rôle.
Marina et moi, nous primes le train pour Paris et l’avion pour Beyrouth.
Georgette m’avait avoué qu’elle resterait en deuil
toute sa vie et que le vrai caveau de Tony ce n’est pas dans son
village, mais en son cœur qu’elle arrosera de ses larmes. Nous
sommes restes en contact permanent avec Georgette et José.
Au Liban beaucoup de veuves et quoique très
jeunes refusent tout mariage après le décès de leur
époux… entre autre, ma mère veuve a 26 ans, porta
le noir jusqu’à sa mort.
Un grand poète me disait que la fille Libanaise
Dieu l’a créée pour devenir une mère, une maman,
comme la Sainte Vierge, alors que la Babylonienne autrefois pour être
une concubine.
Le Liban et les Libanaises existent toujours. Babylone
a disparu, les Babyloniennes ont été dispersées sur
la planète un peu partout. Un dictons dit de deux villages, voisines
ici à Byblos : Maad dont les habitants sont généreux,
aimables, hospitaliers, dévoués, actifs, humains, charitables
etc… et Habeline dont les habitants sont égoïstes, intrigants,
peu aimables etc… . Le dicton dit : Que Dieu te démolisse
ô Maad afin que tes habitants se répandent partout dans le
monde comme le levain dans la pate, que vous contaminiez la planète
entière par vos dons et qualités. Et que Dieu te consolide
et te protège ô Habeline, afin que tes habitants restent
sur place pour que personne ne connaisse leurs défauts. Que la
fille Libanaise se répande partout dans le monde afin de l’améliorer.
Je vais une fois l’an à Chahtoul ou
presque pour voir les vieux parents de Georgette, sa mère très
âgée n’arrive plus à marcher, son père
plus âgé encore ne fait que bavarder. Je me promène
sur la terrasse pour méditer devant un panorama unique, marcher
un peu sous les arbres centenaires, la forêt les rochers, ou dialoguer
avec la nature si sauvage et humaine, ou me désaltérer à
ses sources si fraîches, visiter Notre Dame de la Citadelle, ô
nostalgie.
L’existence est dure, et sereine quelquefois…
un grand domaine vide ou presque et que les héritiers ont abandonné.
George habite la ville, Gaby est là pour dormir ou aller à
la chasse. La relève est dure, les jeunes ont rompu avec les anciennes
générations. Leurs passions sont autres…
La société mondaine et toute sa technologie
les ont attirés. Je ne vois plus de troupeaux de chèvres,
moutons, vaches… je ne vois qu’un chien vieux incapable d’aboyer
et quelques poules. Le personnel qui s’occupait du lieu n’est
plus. Triste histoire. Je me sens ému. Les souvenirs l’emportent,
la réalité est ailleurs.
Joseph
Matar
Tous
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