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Liban Art présente les oeuvres de l'artiste peintre et poète Joseph Matar

Liban Article Litteraire Joseph Matar

 

Boutros et Dr. Yacoub

Qu’est-ce que une propriété? Littéraire, artistique, commerciale, ou foncière ? Si ce n’est le droit de disposer de quelque chose exclusivement et d’en jouir. Quand il s’agit de cette dernière, c’est une maison, des terrains en général. Que veut dire posséder quelque chose? Une maison par exemple? C’est une utopie, comme les billets de banques. Nous ne possédons même pas notre propre corps, qui est souvent indépendant de notre volonté (la maladie, la mort, un accident…)

A-t-on le droit de posséder quelques particules minimes de toute cette existence. Ce qui appartient à Dieu est à Dieu et ce qui appartient à César appartient aussi à Dieu.

On a le droit de posséder, des biens qui réellement appartiennent à l’existence. Dans la Constitution au Liban, la propriété privée ou individuelle est une chose sacro-sainte défendue strictement par la loi; on n’a même pas le droit de regarder le bien d’autrui.

On peut posséder une chèvre, des poules, un troupeau etc… Est-ce que cela est à nous et nous pouvons en disposer à volonté? Jadis on possédait des êtres humains ; les esclaves, les serfs sur lesquels on avait le droit de vie et de mort.

Avec le christianisme, on a vu l’abolition de ces mœurs, avec la fraternité, l’égalité, les libertés etc…

Les slogans de la Révolution française remontent à deux mille ans environ avant la Révolution, mais les chrétiens d’Occident ont oublié tout l’enseignement de l’Eglise.

On lit souvent ici des pancartes encadrées disant : ‘La propriété est à Dieu’, on sous-entend qu’on ne possède rien. Nos idées quelques fois ne nous appartiennent pas. Est-il possible de croire qu’il fallait attendre le XIXe siècle pour abolir une partie de l’esclavage qui continue à sévir mais sous d’autres visages. Pharaons, Grecs, Romains, et que de grandes civilisations! Pour être libre aux temps des Romains, il fallait être Romain, que d’injustice ! Posséder une vérité c’est plus difficile encore.

Je connaissais un père de famille Boutros (Pierre) qui gagnait son pain à la sueur de son front cela lui suffisait largement, ne manquait de rien; il était entouré par toute sa famille, son épouse, ses deux filles et ses trois garçons.

Les enfants étaient heureux de montrer leur parure devant tout le village ou leurs nouvelles chaussures brillantes et bien cirées. Jusqu’à nos jours les mères de famille choisissent les plus beaux vêtements pour leurs petits le jour des Rameaux.

Les enfants prenaient garde de ne pas salir leurs costumes… et quelque fois on renouvelait les habits pour la fête du Saint Patron, ou la fête de Notre Dame de l’Assomption etc… le soir on prenait soin de les ranger et de les garder pour Pâques…

Boutros était polyvalent, il construisait des murs, aménageait des terrasses, soignait ses bêtes, traitait ses produits laitiers et ses récoltes; il savait vendre et acheter il avait même les outils du cordonnier pour réparer une chaussure, et aussi ce qu’il faut pour la menuiserie, il savait monter une table, arranger fenêtres et portes.

De temps à autre, il achetait une parcelle de terrain limitrophe à sa propriété avec l’argent qu’il économisait et il augmentait modestement ses revenus, ou il achetait une vache, une chèvre pour améliorer son troupeau. La main d’œuvre était à moitié gratuite (son épouse et ses enfants). Ils se partageaient les travaux avec énergie et amour et ils se partageaient le bien, les plaisirs, la joie et la tristesse…

Une ou deux fois l’an, on s’achetait des habits, des chaussures… Avant la fin du carême, on commandait les vêtements sur mesure; le prêt à porter n’était pas à la mode, on devait passer une ou deux fois chez le couturier pour prendre des mesures… Même le cordonnier mesurait les pieds et choisissait le moule adéquat. Les nouveaux habits et chaussures étaient étrennés le dimanche des Rameaux en commémorant le souvenir de la rentrée du Messie à Jérusalem.

Il avait des solutions à tous les problèmes. Il était avant tout laboureur; il semait les céréales seul; mais pour la moisson, c’était toute la famille qui se mettait à l’œuvre; c’est lui aussi qui semait les graines de tomates, persil, choux, courgettes, légumes et potagers. Il avait son calendrier ‘lunaire’: ses activités étaient harmonisées avec les phases de la lune, croissante ou décroissante. Pour tailler les arbres, désherber, planter arroser etc… Même pour se couper les cheveux, ici le moment préférable était la lune décroissante, quelques jours avant la nouvelle lune. Pour Boutros, son ‘moi’ faisait partie de son environnement. Les enfants observaient le père et apprenaient toutes ses leçons; les uns étaient heureux de l’imiter voyant en lui un idéal. Sauf le benjamin: Jacques ‘Yacoub’ qui était contestataire et voulait changer le rythme de leur vie quotidienne. Yacoub – Jacques avait à peine dix sept ans quand il débuta à l’Université; il était passionné de biologie, il passait son temps à la bibliothèque, cherchant, lisant, se cultivant … il était de nature solitaire, replié sur soi, peu communicatif. Il était aussi très charitable, il donnait ce qui lui appartenait à ceux qui n’avaient rien.

Pour Boutros c’était un gaspilleur. Rien n’avait de valeur; on dit qu’on n’apprécie que les choses gagnées à la sueur de son front. Il était contestataire, rebelle, très généreux, serviable au point de se sacrifier pour autrui.

Yacoub avait des copains et copines, des amis à l’Université qu’il invitait dans la maison paternelle ; Boutros était fier de Yacoub, il accueillait ses amis chaleureusement, lui qui était presque analphabète.

Il s’absentait quelques fins de semaine pour se recueillir dans l’un des nombreux couvents ou foyers qui reçoivent des étudiants; pour lui, ces retraites étaient d’une grande utilité; il se repliait sur lui-même, méditant, pensant son existence et son avenir. Tous ses frères et sœurs se sont mariés et ont quitté la maison du père. Ce qui faisait un renversement un vide que Yacoub remplissait très peu. Boutros me visitait de temps à autre me mettant au courant de ses soucis, ses peines et le vide qui avait déstabilisé sa vie. Quelque fois il était accompagné de Yacoub « l’orgueil de son père ». Yacoub me racontait un peu ses aventures; il me raconta qu’un jour il était au couvent des moines à Feytroun; c’était en Janvier; l’eau était gelée dans les robinets et l’on voyait des couches de glace sur les grands bassins d’eau pour l’irrigation. Il me raconta qu’il avait eu la tentation de traverser à pied l’eau gelée du bassin mais que à peine ayant posé son pied, la mince couche glacée s’était brisée et Yacoub s’était vu plongé dans l’eau froide. Ou qu’il avait passé toute une avant midi à aider un voisin voulant construire un poulailler. Il se plaisait à aider. Il m’avoua que dans un prochain concours à la faculté, il allait pouvoir passer de la biologie à la médecine et qu’il étudiait la biologie fort-intéressante par la force des choses, n’ayant pas été admis dans le concours de médecine. Il me racontait qu’il passait des journées entières entre ‘Faytroun et Meyrouba’ rien qu’à observer et accoster les plus beaux rochers du Liban. Ce site montagneux a été doté par Dieu de tout ce que Dieu a de génie et de goût; peut être Dieu l’avait-il aménagé pour ses retraites? Ce merveilleux site s’étendait sur plus de 5km: des rochers patinés par les siècles et où le temps avait marqué toute son histoire. Des perspectives de rochers, de chênes, et autres arbres forestiers à perte de vue, allant de 900m d’altitude à 1500m. Quant aux formes, l’aspect, l’impression, l’extase, la fascination et les états d’âmes, je les résume avec cette histoire: je m’en allais marcher, pique-niquer, me reposer dans ce lieu il y a plus de 60 ans; j’accompagnais mon maître et ami Omar qui s’arrêtait chaque deux pas pour s’exclamer ‘ce rocher s’est le sphinx, cet autre Ramsès, ce lion fauve, et cette maternité, la table ronde et l’autel du sacrifice, c’est l’émir Fakhreddine, ou Béchir, un monument équestre inégalé etc…’ Michel Ange aurait converti ce lieu en un musée de sculptures en plein air. Ici c’était l’essor, l’élan, c’était le Panthéon, la Pyramide, ici c’étaient des saints, les évangélistes; là c’étaient des rapaces. Des menhirs posés par des mains de titans, la solitude, l’isolement… chaque rocher portait en lui ses symboles, sa légende son histoire… Astarté, Adonis, etc… c’était une lecture dans les formes comme dans les cathédrales aux milliers de figures, une Université en pleine nature. L’être prenait conscience de son lien avec le Créateur et toute l’existence. L’environnement parmi ces rochers était divin. Récemment les autorités ont pris connaissance de ce patrimoine pour interdire les carrières et les destructions de ces rochers. Je parle de mon expérience en ce haut lieu et que dire de Yacoub qui errait en cet endroit comme les nombreux troupeaux de chèvres qui broutent herbes et chênes sautant d’un rocher à l’autre, n’épargnant ni rhododendrons ni toute la flore locale.

Le futur jeune médecin Yacoub était aussi ailleurs ne pouvant intégrer spirituellement ce lieu, il vivait une évasion: une copine à l’Université avait fasciné tout son être et avait éveillé en son âme ce pure incendie qui le rongeait au courant de sa journée; il aurait aimé être accompagné par Sarah, l’étreindre, courir ensemble ou se reposer dans les ombres froides des rochers. Avait-t-il déclaré son amour à Sarah ? Qui, elle, le côtoyait à l’Université et se sentait proche de lui. C’est dans ce haut lieu de spiritualité, cette cathédrale pastorale qu’il prit la décision de déclarer à Sarah son amour, et effectivement après deux ou trois semaines, ils étaient à deux dans le cafétéria et c’est là qu’il déclara à Sarah son attachement si sincère et désintéressé, et juste le temps de terminer sa sixième année avant le diplôme, il pensa créer son foyer et dont Sarah serait la princesse élue. Sarah n’avait pas été surprise, car elle avait la même sensation et trouvait en Yacoub l’être idéal, actif, ambitieux et aimable. Leurs relations devinrent si intimes, et leurs rencontres si quotidiennes, que les autres étudiants les considéraient comme un couple uni. Sarah visita Yacoub dans sa modeste demeure, où elle fut présentée à Boutros et son épouse, ces derniers espéraient bien marier le benjamin de la famille, le dernier célibataire.

Boutros me rencontra un jour et me demandant mon opinion sur tout ce qui se déroulait entre Yacoub et Sarah. Je connaissais bien les deux pères de Yacoub et de Sarah et leur situation familiale etc… Je trouvais cette union agréable mais j’étais soucieux, car du côté de Sarah, ses parents espéraient que leur fille pourrait avoir de meilleures propositions. Le père de Sarah voyant l’attachement de sa fille pour Yacoub pensait qu’un mariage pareil était impossible: après avoir contacté ses frères, se trouvant au Brésil et demandé leur conseil, il attendit le mois de juillet, début de l’été pour annoncer à toute la famille qu’ils iraient passer l’été à Sao Paolo chez ses frères qui travaillaient dans l’immobilier et qui étaient richissimes.

Les émigrés libanais au Brésil ont un primordial désir, c’est de marier leur fils à des filles libanaises, car ces dernières sont encore conservatrices, de bonne éducation; de la sorte ils garderont de meilleures relations avec la patrie mère.

Un voyage surprise! A peine Sarah eut-elle le temps de se séparer de Yacoub, de lui dire son adieu dans l’espoir de le retrouver en octobre, à la fin de l’été. Le couple s’était dit donc adieu, larmoyant, mais au fond Yacoub sentait Sarah lui échapper et que c’était le dernier adieu. D’ailleurs ses pressentiments étaient vrais car Sarah n’est jamais revenue de ce voyage; son père avait tout prévu, demandant ses notes de l’Université qu’il légalisa et inscrivit Sarah à Rio. Une des plus belles villes de la planète. Là des dizaines de prétendants, séducteurs, richissimes se présentèrent demandant sa main, son père agit en fin diplomate demandant à Sarah de continuer son Université, se sentant seule et isolée que pouvait-elle faire, et comprenant qu’un mariage avec Yacoub susciterait l’opposition farouche de toute sa famille, n’ayant plus l’envie ni le courage d’étudier, mena la vie de la haute société, dans les nombreux clubs sophistiqués de Rio, les grands hôtels, les fastueuses soirées, les sorties royales en un mot la grande vie.

Elle ne présenta pas les examens de sa dernière année d’histoire, et sous les pressions de ses parents, oncles, père, mère etc… elle se maria à un certain ‘Julio’, bel homme, d’origine libanaise, connaissant à peine quatre à cinq mots d’arabe, possédant une grande entreprise et aimant Sarah à la folie.

Sarah avait disparu pour toujours. Yacoub s’était vu replié sur lui, enfermé dans son univers, il dormait peu, ce qui inquiétait son père Boutros. A la faculté ou plutôt dans les hôpitaux où il était interne, il se donnait passionnément à ses tâches et s’occupait soigneusement de ses malades. Il sortait de moins en moins; au foyer, sa présence était inaperçue, une continuelle absence, un écart se creusait entre le père et le fils, un vide régnait dans la maison. La maman se réfugiait dans les prières à la Sainte Vierge, Boutros qui était ouvert, émancipé se rendait compte de cet amour impossible.

Du guérisseur au médecin diplômé, c’est comme l’astrologue par rapport à l’astronome. L’un accumulant des observations et des connaissances ancestrales, l’autre réalisant à l’Université dans une plus ou moins courte durée des connaissances expérimentales où ne plane aucun doute; même pour plus de précisions dans les diagnostics un tas d’examens sont demandés, des RX ou scanner, IRM, écho, etc…

J’ai connu un certain prêtre Grec-Catholique, le père Matta ou Mathieu qui avait hérité de ses grand père et père cette connaissance traditionnelle d’un guérisseur; il pratiquait bénévolement; les gens venaient par milliers le consulter, il devinait, sentait où se trouvait le mal. Il regardait le fond de l’œil, la gorge, les doigts etc… et il faisait un diagnostic infaillible. Il donnait une ordonnance à base de produits divers. Nombreux sont les guérisseurs héritant des techniques et de moyens de père en fils et qu’ils gardent jalousement.

On trouve aussi les ‘toubibs’ maghrébins qui ceux-là se déplacent à cheval, de petits sacs d’herbes et de potions suspendus et le toubib en question criant de temps à autre: ‘Maghribi’, c'est-à-dire venant de l’Ouest, un marocain; les gens l’attendaient souvent car il avait des pouvoirs aussi sur les mauvais esprits, il croyait faire des investigations spirituelles, ou avait des relations avec l’invisible et le monde de l’au-delà; beaucoup de naïfs l’attendaient lui demandant par exemple de réanimer l’amour éteint dans le cœur d’un conjoint ou de faire que les esprits agissent en leur faveur etc… il brûlait alors l’encens mystérieux et magique qu’il faisait payer très cher etc… et ainsi de suite.

Toutes ces choses amusaient Yacoub qui vivait dans la rigueur scientifique, les recherches, les analyses poussées, les découvertes. Je sentais en lui un excellent médecin, ces méthodes empiriques l’amusaient; il ne s’y opposait pas disant qu’il y a certaines formules admises et efficaces et d’autres ridicules. Il venait me voir de temps à autre; je sentais qu’il était blessé en son amour propre, sa dignité. Mais la vie continue. Il me dit un jour qu’il était devenu chef de clinique dans un grand hôpital. Je sentais que Dr. Yacoub soignait tous les patients et qu’il fallait quelqu’un pour le soigner, et ce quelqu’un s’était évaporé, disparu… Sarah qui avait débuté une carrière littéraire était devenue mère de famille vivant dans le grand faste de San Paolo, aimée et gâtée par son époux et les siens. Une fois mariée et bien installée, son père et sa mère revinrent au Liban partager leur temps parmi leurs enfants et petit fils.

En 1976, voyant que la guerre au Liban aller traîner, je décidai de faire une tournée artistique en Europe, en Amérique, dans les Emirats et c’est ce que je fis.

Je commençai par le Brésil, Rio, San Poalo, Bel Horizonte où je passai quelques mois, réalisant trois expositions - j’en parlerai dans un autre article sur ce voyage. Une après midi, arrive à l’exposition une dame, belle, svelte, distinguée accompagnée de deux filles et d’un garçon: elle était très intéressée par mes œuvres. Elle en réserva deux et quitta la salle laissant ses coordonnées: Sarah… Le lendemain, à la même heure voilà Sarah qui arrive seule, et voyant un siège vide à mes côtés, elle salue et s’assoit; elle me dit : ‘aujourd’hui, je ne viens pas voir l’exposition, mais te voir…’ Je me sentais inquiet, l’esprit bouleversé, que veut-elle cette veuve? Car après sa première visite un responsable du club où j’avais exposé me raconta que c’était une dame de la haute société V.I.P. et qu’elle était veuve depuis cinq ou six ans; son mari avait succombé dans un accident de voiture tragique: Sa voiture s’était renversée au dessus d’un pont par excès de vitesse etc… Que désire-t-elle cette veuve? Allais-je être tenté par d’autres aventures ? Je frémissais, j’avais la respiration coupée, l’imprévu me torturait – un temps de silence plus long que l’éternité interrompu par quelques larmes qui coulèrent des beaux yeux de Sarah silencieuse. Elle m’a dit qu’elle avait gardé Christina, Marina et Yacoub à la maison pour… à peine eut elle prononcée le nom de Yacoub que j’ai tout compris et deviné, mon esprit est devenu clair; j’ai su ce qu’elle désirait me raconter et que de plaintes de regrets elle voulait exprimer, Voulant prouver mon sixième sens je l’interrompis pour lui demander: n’es-tu pas Sarah, la fille de Mr ? L’idylle de Dr. Yacoub etc… ? Ne continue pas, m’interrompt-elle pour éclater en une crise de pleurs, de larmes qu’elle voulait refouler. Une fois le calme rétabli, je lui raconte que le renommé Dr. Yacoub vit depuis ton départ dans la plus grande solitude, il s’évade dans ses rêves et souvenirs, qu’il venait de temps à autre voir mes œuvres, et je sentais qu’il était meurtri en son âme, lui ce courageux, ce contestataire, cet illuminé, ce croyant etc… De temps à autre je rencontrais son très vieux papa. Ce dernier quand tous ses enfants se sont mariés et que leur maison est devenue vide, c’avait été un grand coup pour Boutros, ses cheveux blancs lui donnaient 100 ans, lui qui n’avait pas dépassé les 70 ans, car Dr. Yacoub augmentait le vide au foyer d’où il était toujours absent, vivant dans les hôpitaux et voulant fuir la réalité, et la mort de la mère de Dr. Yacoub, l’épouse de Boutros avait été un coup fatal pour ces deux hommes vivant sous le même toit sans échange sans communication, deux générations qu’aucun lien n’unissait. Sarah m’écoutait, elle voulait en savoir plus, elle me raconta que son époux, avait péri dans un accident; qu’il était merveilleux, généreux, aimable, qu’il l’adorait; mais les sentiments et sensations qu’elle avait envers Yacoub étaient les mêmes, poussés encore plus au paroxysme et que son seul désir c’était de voir Dr. Yacoub heureux, elle qui avait plus ou moins trahi cet ‘amour universitaire’ et vrai, et qu’elle avait tout ce qu’elle voulait et que tout lui manquait à la fois. Qu’elle avait appelé son fils Yacoub pour avoir ce nom nostalgique de son amour en permanence alors que son époux voulait un nom plus brésilien, celui de son grand-père maternel. Il avait dit à Sarah: « tu choisiras les noms des filles et moi je choisirai les noms des garçons ». Elle a choisi ‘Christina’ le nom de sa mère en libanais ‘Msihieh’ et ‘Marina’ le nom de la fille du professeur de Yacoub, et elle ne respecta pas l’accord: elle nomma même le garçon. Elle passa plus de trois heures à se confesser ainsi dans une grande sincérité; je la raccompagnai chez elle; je réalisai durant mon séjour à San Paolo, les portraits de ses enfants; on se voyait tous les jours pour ne parler que de Dr. Yacoub. Elle attendait de moi une aide dès mon retour au Liban, sachant l’amitié qui me liait à la famille de Boutros. Ses derniers mots quand je quittai San Paolo, j’étais en compagnie de notre consul, elle me dit: « fais ce que dicte ton cœur aide-moi et aide Yacoub ». De San Paolo à Rio, de là en France qui était un pied à terre avec ma nationalité française j’ai acheté une voiture de seconde main pour rentrer au Liban, je devais emprunter la route du soleil pour l’Italie et arriver au Pirée en Grèce; de là un ‘boat’ me transporta dans le petit port ‘chrétien’ de l’Aqua Marina. Avant d’atteindre la côte libanaise, je contactai par radio car c’était l’unique moyen de correspondance, un moine ayant une radio amateur pour venir me rejoindre.

A Jounieh la vie reprit avec ses surprises: tantôt nous étions assis à table, aidant les enfants à étudier, ou on se retrouvait dans le sous-sol pour se réfugier contre les bombardements, pour remonter quelques minutes plus tard comme si rien ne s’était passé écoutant souvent les nouvelles très inquiétantes.

Quand les bombardements s’intensifiaient nous n’avions d’autres moyens que de quitter la maison pour habiter une région assez retirée à plus de 20km au nord de Jounieh et qui n’était pas dans l’objectif des belligérants. L’emplacement de ma maison dans le centre de Jounieh non loin du port, des écoles, du marché était toujours une cible préférée. Je recevais aussi beaucoup d’amis qui avaient le besoin de communiquer, d’échanger des opinions de s’exprimer.

La Providence voulut qu’un jour où les enfants étaient à l’école, Andrée ma femme, travaillait dans la cuisine, moi j’avais laissé la porte entrouverte pour signaler une présence, je m’étais dirigé à une centaine de mètres sur la voie publique pour jeter les sacs de poubelles dans le camion de ramassage. A cet instant pointa Yacoub qui avait rencontré le facteur au bas de l’escalier, ce dernier avait donné le courrier à Yacoub pour me le remettre; je les voyais de loin. Il n’y a pas de boîtes postales devant les résidences comme c’est le cas en Europe. Le facteur faisait sa tournée une journée dans chaque quartier, Jounieh était peu peuplée; plus tard il commença à distribuer le courrier utilisant une bicyclette. Le facteur s’appelait ‘Raouf, celui qui a le cœur tendre’ il était connu de tout le monde’, il connaissait toute la population de la région et les gens; l’aimaient, plus tard, la densité de la population et le trafic et l’infrastructure firent qu’il y a actuellement plus de cinquante employés qui s’occupent de réception et distribution du courrier postal.

Quelques secondes à peine, Yacoub tenant les lettres en sa main, put lire :’Remetante Sarah…’ et ce fut le coup de foudre: il dévorait l’enveloppe de ses yeux, il était perturbé, agité, absent, pourtant il avait passé chez moi plusieurs fois, bavardant avec les enfants racontant plein d’histoires etc… j’avais passé à son côté et ceux de son père plus de deux heures lors du décès de sa mère. Jamais il ne m’avait communiqué ses intimités, et moi je ne lui avais rien dit ne trouvant pas l’opportunité adéquate.

Cette enveloppe s’adressait à son sixième sens. Qui était Sarah, cette Sarah qui écrivait à son ami et si c’était sa Sarah était-il possible qu’il ne m’ait rien dit, ne m’ait pas donné des nouvelles d’elle? Il ne pouvait se séparer de ce courrier qu’il me présenta à contre cœur. Nous rentrâmes, je posai le courrier sur la TV, je passai pour quelques minutes au lavabo pour me laver les mains, car c’était une habitude à la maison, les enfants quand ils rentrent de l’école ou de dehors, la première chose qu’ils faisaient était de se laver les mains. Yacoub, je l’observais dans mes va et vient était debout près de la TV et dévorait la lettre des yeux et les timbres du pays d’origine: Brésil. J’ai fait de mon mieux pour n’exprimer aucune réaction mais je sentais que Dr. Yacoub était bouleversé; il avait 43 ans à cette époque, vieux garçon, il sentait la vieillesse s’approcher.

Une fois seul, j’ouvris la lettre, c’était Sarah, l’unique car je ne connaissais aucune autre Sarah. Elle me racontait dans la lettre qu’elle m’avait vendu 4 toiles et elle en conservait encore chez elle deux ou trois, car lorsque j’avais quitté San Paolo, il me restait six à huit œuvres qui n’étaient pas vendues. Sarah m’avait dit que au lieu de les transporter, « tu es trop chargé, garde-les chez moi et je pourrai les placer chez des amis ». On s’échangeait très peu de lettre, le courrier ne fonctionnait pas régulièrement. A la fin de cette lettre il y avait un post scriptum. P.S. : les dernières nouvelles de Yacoub.

Le lendemain, le soir, c’est Yacoub qui pointa il ne savait où commencer ni quoi dire et comment s’exprimer; depuis très longtemps il n’avait jamais dévoilé ses intimités, sa vie privée.

« J’espère que c’était bien ton voyage me dit il, et tes expositions au Brésil (San Polo, Rio etc…) et que notre consul (plus tard l’ambassadeur) ton cousin t’a aidé et que les Libanais d’outremer qui sont puissants, aimables, serviables etc… » Je répondais en levant la tête, ce qui le rendait de plus en plus meurtri, furieux, désorienté…

« Tu sais l’hôpital et la clinique prennent tout mon temps; je n’ai plus de vie privée; personnelle; je me sacrifie pour autrui, ce beau temps d’autrefois… ! »

J’ai pensé qu’il fallait tout lui raconter, le mettre au courant des choses, sans toutefois lui causer une crise au niveau sentimental. Je lui dis : « Depuis la disparition de Sarah n’as-tu plus eu des amies ? » Ce qu’il confirma. Je lui racontai que cette Sarah, la messagère de ce courrier, que j’avais connue au Brésil, m’avais beaucoup aidé et avait un fils qu’elle a nommé ‘Yacoub’, en une fraction de seconde il eu tout compris, et il éclata en sanglots, mais il était heureux; je lui dis aussi que le petit Yacoub était orphelin ayant perdu son père en un accident grave et que Sarah veuve était plus belle qu’une déesse et que sa vie était consacrée à Marina, Christina et Yacoub et qu’elle avait longuement pleuré lors de notre rencontre: la nostalgie de l’ancien temps s’était ravivée.

Yacoub s’absenta de sa clinique pendant quelques jours et de l’hôpital aussi. Dans quel couvent s’était-il retiré ? Boutros vint chez moi me demander si j’avais de ses nouvelles. Je le rassurai que bientôt il réapparaîtrait, et ce fut vrai, Dr. Yacoub arriva chez moi avec son passeport me demandant d’intervenir au près de mon cousin pour lui livrer un visa immédiatement, car avec la montée du terrorisme, les ambassades ne livraient que difficilement le permis autorisant la rentrée sur leurs territoires des étrangers. Dr. Yacoub s’était retiré pour prendre une décision : son père, ses patients, sa clinique, hôpital… ou bien Sarah; il s’était évadé dans ses rêves… Il sentait son cœur battre de nouveau, la nostalgie s’emparant de son âme.

Le même jour et par radio amateur, la nuit je pus demander à mon cousin de faciliter au près des autorités brésiliennes le visa au nom de Yacoub…

La réponse fut rapide quoique il n’y avait pas d’internet et d’e-mail, le fax seulement quand il fonctionnait.

Yacoub arrêta toutes ses consultations, sa secrétaire affichait: absence pour voyage.

Boutros voyant l’état de son fils étrange, venait me voir ; il pleurait ; je lui expliquai l’actuelle situation et que Yacoub devait décider son sort et qu’il ferait bien de ne pas intervenir et devenir un inutile obstacle. A peine quelques jours passèrent, Yacoub passa chez moi prendre toutes les coordonnées dont il avait besoin: l’adresse et téléphone de Sarah, celui de mon cousin maternel, l’ambassadeur en plus, les coordonnées de certains Libanais aimables que j’avais connus.

Il passa chez moi une dernière fois, un taxi l’attendait, Boutros l’accompagnait, il me dit son adieu avant de se diriger au petit port de Jounieh qui fonctionnait humblement. Le port de Jounieh était l’aorte de la région Est pour ceux qui voulaient voyager sans se diriger à Damas ou à AIB où le trafic était très réduit, car beaucoup des compagnies l’avaient déserté par manque de sécurité.

L’histoire s’est terminée ici. Des mois se sont écoulés, pas de nouvelles de Yacoub, mais une seule de Boutros qui succomba à une crise cardiaque seul et entouré par ses petits fils qui aimaient leur grand-père.
Mon cousin avait été nommé ambassadeur du Liban à l’ONU, aux Etats Unis. Il avait une résidence à Paris où ses enfants étudiaient et travaillaient, il venait tous les deux ou trois ans au Liban voir son frère, sa sœur, sa maison et ses amis. Il me contactait et venait passer une ou deux journées en ma compagnie à Eddé. Son épouse préférait être à côté de ses fils en France. Il me mentionna ce médecin que je lui avais recommandé. Il me dit c’était un être fort aimable; « Il était venu chez moi me remercier et me saluer… et quoi encore ? Je l’ai rencontré à plusieurs reprises dinant à Monte-Libano. Seul? - Non, il était toujours accompagné de la bellissime Sarah, je sentais qu’ils étaient unis intimement et pas une amitié passagère. La grande colonie libanaise connaissait Sarah: donatrice pour œuvres de bienfaisance, bourses pour les étudiants etc… une femme charitable et très communicative. Oui, je l’ai rencontré seul une fois dans un hôpital où j’ai soigné mon épouse pour l’arthrose». C’est tout. Je m’imaginai que Yacoub avait rencontré Sarah, et que leur ancien amour avait repris sa place en son âme et qu’il était très heureux dans sa nouvelle vie. Ils avaient été séparés une vingtaine d’années, obligatoirement, mais la flamme qui brûlait leur âme ne s’était jamais éteinte. Plus de nouvelles de Yacoub que j’ai aimé comme mes fils. Peut-être il ne voulait plus raviver cette nostalgique cicatrice qu’il avait vécue. Un petit détail encore, le dimanche des Rameaux je rencontrai dans la procession un vieux qui lui m’a reconnu, il m’a annoncé qu’en tant que grand-père, il avait deux petites filles en plus nées au Brésil : Sarita et Pierrette.

Depuis ce long temps, la clinique est toujours fermée pour cause de voyage. Le brillant médecin qu’était Yacoub a été complètement oublié. J’ai rencontré par hasard l’une de ses sœurs, elle me raconta qu’elle avait voyagé à San Paolo et vu son frère, que de chaudes larmes ont coulé de ses yeux en lui racontant le décès de Boutros. Il ne lui a posé aucune question se rapportant à ses amis, frères et sœurs comme si ce passé nostalgique et dur se fut effacé par le temps pour toujours.

Joseph Matar
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