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Boutros
et Dr. Yacoub
Qu’est-ce que une propriété?
Littéraire, artistique, commerciale, ou foncière ? Si ce
n’est le droit de disposer de quelque chose exclusivement et d’en
jouir. Quand il s’agit de cette dernière, c’est une
maison, des terrains en général. Que veut dire posséder
quelque chose? Une maison par exemple? C’est une utopie, comme les
billets de banques. Nous ne possédons même pas notre propre
corps, qui est souvent indépendant de notre volonté (la
maladie, la mort, un accident…)
A-t-on le droit de posséder quelques particules minimes de toute
cette existence. Ce qui appartient à Dieu est à Dieu et
ce qui appartient à César appartient aussi à Dieu.
On a le droit de posséder, des biens qui réellement appartiennent
à l’existence. Dans la Constitution au Liban, la propriété
privée ou individuelle est une chose sacro-sainte défendue
strictement par la loi; on n’a même pas le droit de regarder
le bien d’autrui.
On peut posséder une chèvre, des poules, un troupeau etc…
Est-ce que cela est à nous et nous pouvons en disposer à
volonté? Jadis on possédait des êtres humains ; les
esclaves, les serfs sur lesquels on avait le droit de vie et de mort.
Avec le christianisme, on a vu l’abolition de ces mœurs, avec
la fraternité, l’égalité, les libertés
etc…
Les slogans de la Révolution française remontent à
deux mille ans environ avant la Révolution, mais les chrétiens
d’Occident ont oublié tout l’enseignement de l’Eglise.
On lit souvent ici des pancartes encadrées disant : ‘La propriété
est à Dieu’, on sous-entend qu’on ne possède
rien. Nos idées quelques fois ne nous appartiennent pas. Est-il
possible de croire qu’il fallait attendre le XIXe siècle
pour abolir une partie de l’esclavage qui continue à sévir
mais sous d’autres visages. Pharaons, Grecs, Romains, et que de
grandes civilisations! Pour être libre aux temps des Romains, il
fallait être Romain, que d’injustice ! Posséder une
vérité c’est plus difficile encore.
Je connaissais un père de famille Boutros
(Pierre) qui gagnait son pain à la sueur de son front cela lui
suffisait largement, ne manquait de rien; il était entouré
par toute sa famille, son épouse, ses deux filles et ses trois
garçons.
Les enfants étaient heureux de montrer leur parure devant tout
le village ou leurs nouvelles chaussures brillantes et bien cirées.
Jusqu’à nos jours les mères de famille choisissent
les plus beaux vêtements pour leurs petits le jour des Rameaux.
Les enfants prenaient garde de ne pas salir leurs costumes… et quelque
fois on renouvelait les habits pour la fête du Saint Patron, ou
la fête de Notre Dame de l’Assomption etc… le soir on
prenait soin de les ranger et de les garder pour Pâques…
Boutros était polyvalent, il construisait des murs, aménageait
des terrasses, soignait ses bêtes, traitait ses produits laitiers
et ses récoltes; il savait vendre et acheter il avait même
les outils du cordonnier pour réparer une chaussure, et aussi ce
qu’il faut pour la menuiserie, il savait monter une table, arranger
fenêtres et portes.
De temps à autre, il achetait une parcelle de terrain limitrophe
à sa propriété avec l’argent qu’il économisait
et il augmentait modestement ses revenus, ou il achetait une vache, une
chèvre pour améliorer son troupeau. La main d’œuvre
était à moitié gratuite (son épouse et ses
enfants). Ils se partageaient les travaux avec énergie et amour
et ils se partageaient le bien, les plaisirs, la joie et la tristesse…
Une ou deux fois l’an, on s’achetait des habits, des chaussures…
Avant la fin du carême, on commandait les vêtements sur mesure;
le prêt à porter n’était pas à la mode,
on devait passer une ou deux fois chez le couturier pour prendre des mesures…
Même le cordonnier mesurait les pieds et choisissait le moule adéquat.
Les nouveaux habits et chaussures étaient étrennés
le dimanche des Rameaux en commémorant le souvenir de la rentrée
du Messie à Jérusalem.
Il avait des solutions à tous les problèmes. Il était
avant tout laboureur; il semait les céréales seul; mais
pour la moisson, c’était toute la famille qui se mettait
à l’œuvre; c’est lui aussi qui semait les graines
de tomates, persil, choux, courgettes, légumes et potagers. Il
avait son calendrier ‘lunaire’: ses activités étaient
harmonisées avec les phases de la lune, croissante ou décroissante.
Pour tailler les arbres, désherber, planter arroser etc…
Même pour se couper les cheveux, ici le moment préférable
était la lune décroissante, quelques jours avant la nouvelle
lune. Pour Boutros, son ‘moi’ faisait partie de son environnement.
Les enfants observaient le père et apprenaient toutes ses leçons;
les uns étaient heureux de l’imiter voyant en lui un idéal.
Sauf le benjamin: Jacques ‘Yacoub’ qui était contestataire
et voulait changer le rythme de leur vie quotidienne. Yacoub – Jacques
avait à peine dix sept ans quand il débuta à l’Université;
il était passionné de biologie, il passait son temps à
la bibliothèque, cherchant, lisant, se cultivant … il était
de nature solitaire, replié sur soi, peu communicatif. Il était
aussi très charitable, il donnait ce qui lui appartenait à
ceux qui n’avaient rien.
Pour Boutros c’était un gaspilleur. Rien n’avait de
valeur; on dit qu’on n’apprécie que les choses gagnées
à la sueur de son front. Il était contestataire, rebelle,
très généreux, serviable au point de se sacrifier
pour autrui.
Yacoub avait des copains et copines, des amis à l’Université
qu’il invitait dans la maison paternelle ; Boutros était
fier de Yacoub, il accueillait ses amis chaleureusement, lui qui était
presque analphabète.
Il s’absentait quelques fins de semaine pour se recueillir dans
l’un des nombreux couvents ou foyers qui reçoivent des étudiants;
pour lui, ces retraites étaient d’une grande utilité;
il se repliait sur lui-même, méditant, pensant son existence
et son avenir. Tous ses frères et sœurs se sont mariés
et ont quitté la maison du père. Ce qui faisait un renversement
un vide que Yacoub remplissait très peu. Boutros me visitait de
temps à autre me mettant au courant de ses soucis, ses peines et
le vide qui avait déstabilisé sa vie. Quelque fois il était
accompagné de Yacoub « l’orgueil de son père
». Yacoub me racontait un peu ses aventures; il me raconta qu’un
jour il était au couvent des moines à Feytroun; c’était
en Janvier; l’eau était gelée dans les robinets et
l’on voyait des couches de glace sur les grands bassins d’eau
pour l’irrigation. Il me raconta qu’il avait eu la tentation
de traverser à pied l’eau gelée du bassin mais que
à peine ayant posé son pied, la mince couche glacée
s’était brisée et Yacoub s’était vu plongé
dans l’eau froide. Ou qu’il avait passé toute une avant
midi à aider un voisin voulant construire un poulailler. Il se
plaisait à aider. Il m’avoua que dans un prochain concours
à la faculté, il allait pouvoir passer de la biologie à
la médecine et qu’il étudiait la biologie fort-intéressante
par la force des choses, n’ayant pas été admis dans
le concours de médecine. Il me racontait qu’il passait des
journées entières entre ‘Faytroun et Meyrouba’
rien qu’à observer et accoster les plus beaux rochers du
Liban. Ce site montagneux a été doté par Dieu de
tout ce que Dieu a de génie et de goût; peut être Dieu
l’avait-il aménagé pour ses retraites? Ce merveilleux
site s’étendait sur plus de 5km: des rochers patinés
par les siècles et où le temps avait marqué toute
son histoire. Des perspectives de rochers, de chênes, et autres
arbres forestiers à perte de vue, allant de 900m d’altitude
à 1500m. Quant aux formes, l’aspect, l’impression,
l’extase, la fascination et les états d’âmes,
je les résume avec cette histoire: je m’en allais marcher,
pique-niquer, me reposer dans ce lieu il y a plus de 60 ans; j’accompagnais
mon maître et ami Omar qui s’arrêtait chaque deux pas
pour s’exclamer ‘ce rocher s’est le sphinx, cet autre
Ramsès, ce lion fauve, et cette maternité, la table ronde
et l’autel du sacrifice, c’est l’émir Fakhreddine,
ou Béchir, un monument équestre inégalé etc…’
Michel Ange aurait converti ce lieu en un musée de sculptures en
plein air. Ici c’était l’essor, l’élan,
c’était le Panthéon, la Pyramide, ici c’étaient
des saints, les évangélistes; là c’étaient
des rapaces. Des menhirs posés par des mains de titans, la solitude,
l’isolement… chaque rocher portait en lui ses symboles, sa
légende son histoire… Astarté, Adonis, etc…
c’était une lecture dans les formes comme dans les cathédrales
aux milliers de figures, une Université en pleine nature. L’être
prenait conscience de son lien avec le Créateur et toute l’existence.
L’environnement parmi ces rochers était divin. Récemment
les autorités ont pris connaissance de ce patrimoine pour interdire
les carrières et les destructions de ces rochers. Je parle de mon
expérience en ce haut lieu et que dire de Yacoub qui errait en
cet endroit comme les nombreux troupeaux de chèvres qui broutent
herbes et chênes sautant d’un rocher à l’autre,
n’épargnant ni rhododendrons ni toute la flore locale.
Le futur jeune médecin Yacoub était aussi ailleurs ne pouvant
intégrer spirituellement ce lieu, il vivait une évasion:
une copine à l’Université avait fasciné tout
son être et avait éveillé en son âme ce pure
incendie qui le rongeait au courant de sa journée; il aurait aimé
être accompagné par Sarah, l’étreindre, courir
ensemble ou se reposer dans les ombres froides des rochers. Avait-t-il
déclaré son amour à Sarah ? Qui, elle, le côtoyait
à l’Université et se sentait proche de lui. C’est
dans ce haut lieu de spiritualité, cette cathédrale pastorale
qu’il prit la décision de déclarer à Sarah
son amour, et effectivement après deux ou trois semaines, ils étaient
à deux dans le cafétéria et c’est là
qu’il déclara à Sarah son attachement si sincère
et désintéressé, et juste le temps de terminer sa
sixième année avant le diplôme, il pensa créer
son foyer et dont Sarah serait la princesse élue. Sarah n’avait
pas été surprise, car elle avait la même sensation
et trouvait en Yacoub l’être idéal, actif, ambitieux
et aimable. Leurs relations devinrent si intimes, et leurs rencontres
si quotidiennes, que les autres étudiants les considéraient
comme un couple uni. Sarah visita Yacoub dans sa modeste demeure, où
elle fut présentée à Boutros et son épouse,
ces derniers espéraient bien marier le benjamin de la famille,
le dernier célibataire.
Boutros me rencontra un jour et me demandant mon opinion sur tout ce qui
se déroulait entre Yacoub et Sarah. Je connaissais bien les deux
pères de Yacoub et de Sarah et leur situation familiale etc…
Je trouvais cette union agréable mais j’étais soucieux,
car du côté de Sarah, ses parents espéraient que leur
fille pourrait avoir de meilleures propositions. Le père de Sarah
voyant l’attachement de sa fille pour Yacoub pensait qu’un
mariage pareil était impossible: après avoir contacté
ses frères, se trouvant au Brésil et demandé leur
conseil, il attendit le mois de juillet, début de l’été
pour annoncer à toute la famille qu’ils iraient passer l’été
à Sao Paolo chez ses frères qui travaillaient dans l’immobilier
et qui étaient richissimes.
Les émigrés libanais au Brésil ont un primordial
désir, c’est de marier leur fils à des filles libanaises,
car ces dernières sont encore conservatrices, de bonne éducation;
de la sorte ils garderont de meilleures relations avec la patrie mère.
Un voyage surprise! A peine Sarah eut-elle le temps de se séparer
de Yacoub, de lui dire son adieu dans l’espoir de le retrouver en
octobre, à la fin de l’été. Le couple s’était
dit donc adieu, larmoyant, mais au fond Yacoub sentait Sarah lui échapper
et que c’était le dernier adieu. D’ailleurs ses pressentiments
étaient vrais car Sarah n’est jamais revenue de ce voyage;
son père avait tout prévu, demandant ses notes de l’Université
qu’il légalisa et inscrivit Sarah à Rio. Une des plus
belles villes de la planète. Là des dizaines de prétendants,
séducteurs, richissimes se présentèrent demandant
sa main, son père agit en fin diplomate demandant à Sarah
de continuer son Université, se sentant seule et isolée
que pouvait-elle faire, et comprenant qu’un mariage avec Yacoub
susciterait l’opposition farouche de toute sa famille, n’ayant
plus l’envie ni le courage d’étudier, mena la vie de
la haute société, dans les nombreux clubs sophistiqués
de Rio, les grands hôtels, les fastueuses soirées, les sorties
royales en un mot la grande vie.
Elle ne présenta pas les examens de sa dernière année
d’histoire, et sous les pressions de ses parents, oncles, père,
mère etc… elle se maria à un certain ‘Julio’,
bel homme, d’origine libanaise, connaissant à peine quatre
à cinq mots d’arabe, possédant une grande entreprise
et aimant Sarah à la folie.
Sarah avait disparu pour toujours. Yacoub s’était vu replié
sur lui, enfermé dans son univers, il dormait peu, ce qui inquiétait
son père Boutros. A la faculté ou plutôt dans les
hôpitaux où il était interne, il se donnait passionnément
à ses tâches et s’occupait soigneusement de ses malades.
Il sortait de moins en moins; au foyer, sa présence était
inaperçue, une continuelle absence, un écart se creusait
entre le père et le fils, un vide régnait dans la maison.
La maman se réfugiait dans les prières à la Sainte
Vierge, Boutros qui était ouvert, émancipé se rendait
compte de cet amour impossible.
Du guérisseur au médecin diplômé, c’est
comme l’astrologue par rapport à l’astronome. L’un
accumulant des observations et des connaissances ancestrales, l’autre
réalisant à l’Université dans une plus ou moins
courte durée des connaissances expérimentales où
ne plane aucun doute; même pour plus de précisions dans les
diagnostics un tas d’examens sont demandés, des RX ou scanner,
IRM, écho, etc…
J’ai connu un certain prêtre Grec-Catholique, le père
Matta ou Mathieu qui avait hérité de ses grand père
et père cette connaissance traditionnelle d’un guérisseur;
il pratiquait bénévolement; les gens venaient par milliers
le consulter, il devinait, sentait où se trouvait le mal. Il regardait
le fond de l’œil, la gorge, les doigts etc… et il faisait
un diagnostic infaillible. Il donnait une ordonnance à base de
produits divers. Nombreux sont les guérisseurs héritant
des techniques et de moyens de père en fils et qu’ils gardent
jalousement.
On trouve aussi les ‘toubibs’ maghrébins qui ceux-là
se déplacent à cheval, de petits sacs d’herbes et
de potions suspendus et le toubib en question criant de temps à
autre: ‘Maghribi’, c'est-à-dire venant de l’Ouest,
un marocain; les gens l’attendaient souvent car il avait des pouvoirs
aussi sur les mauvais esprits, il croyait faire des investigations spirituelles,
ou avait des relations avec l’invisible et le monde de l’au-delà;
beaucoup de naïfs l’attendaient lui demandant par exemple de
réanimer l’amour éteint dans le cœur d’un
conjoint ou de faire que les esprits agissent en leur faveur etc…
il brûlait alors l’encens mystérieux et magique qu’il
faisait payer très cher etc… et ainsi de suite.
Toutes ces choses amusaient Yacoub qui vivait dans la rigueur scientifique,
les recherches, les analyses poussées, les découvertes.
Je sentais en lui un excellent médecin, ces méthodes empiriques
l’amusaient; il ne s’y opposait pas disant qu’il y a
certaines formules admises et efficaces et d’autres ridicules. Il
venait me voir de temps à autre; je sentais qu’il était
blessé en son amour propre, sa dignité. Mais la vie continue.
Il me dit un jour qu’il était devenu chef de clinique dans
un grand hôpital. Je sentais que Dr. Yacoub soignait tous les patients
et qu’il fallait quelqu’un pour le soigner, et ce quelqu’un
s’était évaporé, disparu… Sarah qui avait
débuté une carrière littéraire était
devenue mère de famille vivant dans le grand faste de San Paolo,
aimée et gâtée par son époux et les siens.
Une fois mariée et bien installée, son père et sa
mère revinrent au Liban partager leur temps parmi leurs enfants
et petit fils.
En 1976, voyant que la guerre au Liban aller traîner, je décidai
de faire une tournée artistique en Europe, en Amérique,
dans les Emirats et c’est ce que je fis.
Je commençai par le Brésil, Rio, San Poalo, Bel Horizonte
où je passai quelques mois, réalisant trois expositions
- j’en parlerai dans un autre article sur ce voyage. Une après
midi, arrive à l’exposition une dame, belle, svelte, distinguée
accompagnée de deux filles et d’un garçon: elle était
très intéressée par mes œuvres. Elle en réserva
deux et quitta la salle laissant ses coordonnées: Sarah…
Le lendemain, à la même heure voilà Sarah qui arrive
seule, et voyant un siège vide à mes côtés,
elle salue et s’assoit; elle me dit : ‘aujourd’hui,
je ne viens pas voir l’exposition, mais te voir…’ Je
me sentais inquiet, l’esprit bouleversé, que veut-elle cette
veuve? Car après sa première visite un responsable du club
où j’avais exposé me raconta que c’était
une dame de la haute société V.I.P. et qu’elle était
veuve depuis cinq ou six ans; son mari avait succombé dans un accident
de voiture tragique: Sa voiture s’était renversée
au dessus d’un pont par excès de vitesse etc… Que désire-t-elle
cette veuve? Allais-je être tenté par d’autres aventures
? Je frémissais, j’avais la respiration coupée, l’imprévu
me torturait – un temps de silence plus long que l’éternité
interrompu par quelques larmes qui coulèrent des beaux yeux de
Sarah silencieuse. Elle m’a dit qu’elle avait gardé
Christina, Marina et Yacoub à la maison pour… à peine
eut elle prononcée le nom de Yacoub que j’ai tout compris
et deviné, mon esprit est devenu clair; j’ai su ce qu’elle
désirait me raconter et que de plaintes de regrets elle voulait
exprimer, Voulant prouver mon sixième sens je l’interrompis
pour lui demander: n’es-tu pas Sarah, la fille de Mr ? L’idylle
de Dr. Yacoub etc… ? Ne continue pas, m’interrompt-elle pour
éclater en une crise de pleurs, de larmes qu’elle voulait
refouler. Une fois le calme rétabli, je lui raconte que le renommé
Dr. Yacoub vit depuis ton départ dans la plus grande solitude,
il s’évade dans ses rêves et souvenirs, qu’il
venait de temps à autre voir mes œuvres, et je sentais qu’il
était meurtri en son âme, lui ce courageux, ce contestataire,
cet illuminé, ce croyant etc… De temps à autre je
rencontrais son très vieux papa. Ce dernier quand tous ses enfants
se sont mariés et que leur maison est devenue vide, c’avait
été un grand coup pour Boutros, ses cheveux blancs lui donnaient
100 ans, lui qui n’avait pas dépassé les 70 ans, car
Dr. Yacoub augmentait le vide au foyer d’où il était
toujours absent, vivant dans les hôpitaux et voulant fuir la réalité,
et la mort de la mère de Dr. Yacoub, l’épouse de Boutros
avait été un coup fatal pour ces deux hommes vivant sous
le même toit sans échange sans communication, deux générations
qu’aucun lien n’unissait. Sarah m’écoutait, elle
voulait en savoir plus, elle me raconta que son époux, avait péri
dans un accident; qu’il était merveilleux, généreux,
aimable, qu’il l’adorait; mais les sentiments et sensations
qu’elle avait envers Yacoub étaient les mêmes, poussés
encore plus au paroxysme et que son seul désir c’était
de voir Dr. Yacoub heureux, elle qui avait plus ou moins trahi cet ‘amour
universitaire’ et vrai, et qu’elle avait tout ce qu’elle
voulait et que tout lui manquait à la fois. Qu’elle avait
appelé son fils Yacoub pour avoir ce nom nostalgique de son amour
en permanence alors que son époux voulait un nom plus brésilien,
celui de son grand-père maternel. Il avait dit à Sarah:
« tu choisiras les noms des filles et moi je choisirai les noms
des garçons ». Elle a choisi ‘Christina’ le nom
de sa mère en libanais ‘Msihieh’ et ‘Marina’
le nom de la fille du professeur de Yacoub, et elle ne respecta pas l’accord:
elle nomma même le garçon. Elle passa plus de trois heures
à se confesser ainsi dans une grande sincérité; je
la raccompagnai chez elle; je réalisai durant mon séjour
à San Paolo, les portraits de ses enfants; on se voyait tous les
jours pour ne parler que de Dr. Yacoub. Elle attendait de moi une aide
dès mon retour au Liban, sachant l’amitié qui me liait
à la famille de Boutros. Ses derniers mots quand je quittai San
Paolo, j’étais en compagnie de notre consul, elle me dit:
« fais ce que dicte ton cœur aide-moi et aide Yacoub ».
De San Paolo à Rio, de là en France qui était un
pied à terre avec ma nationalité française j’ai
acheté une voiture de seconde main pour rentrer au Liban, je devais
emprunter la route du soleil pour l’Italie et arriver au Pirée
en Grèce; de là un ‘boat’ me transporta dans
le petit port ‘chrétien’ de l’Aqua Marina. Avant
d’atteindre la côte libanaise, je contactai par radio car
c’était l’unique moyen de correspondance, un moine
ayant une radio amateur pour venir me rejoindre.
A Jounieh la vie reprit avec ses surprises: tantôt
nous étions assis à table, aidant les enfants à étudier,
ou on se retrouvait dans le sous-sol pour se réfugier contre les
bombardements, pour remonter quelques minutes plus tard comme si rien
ne s’était passé écoutant souvent les nouvelles
très inquiétantes.
Quand les bombardements s’intensifiaient nous n’avions d’autres
moyens que de quitter la maison pour habiter une région assez retirée
à plus de 20km au nord de Jounieh et qui n’était pas
dans l’objectif des belligérants. L’emplacement de
ma maison dans le centre de Jounieh non loin du port, des écoles,
du marché était toujours une cible préférée.
Je recevais aussi beaucoup d’amis qui avaient le besoin de communiquer,
d’échanger des opinions de s’exprimer.
La Providence voulut qu’un jour où les enfants étaient
à l’école, Andrée ma femme, travaillait dans
la cuisine, moi j’avais laissé la porte entrouverte pour
signaler une présence, je m’étais dirigé à
une centaine de mètres sur la voie publique pour jeter les sacs
de poubelles dans le camion de ramassage. A cet instant pointa Yacoub
qui avait rencontré le facteur au bas de l’escalier, ce dernier
avait donné le courrier à Yacoub pour me le remettre; je
les voyais de loin. Il n’y a pas de boîtes postales devant
les résidences comme c’est le cas en Europe. Le facteur faisait
sa tournée une journée dans chaque quartier, Jounieh était
peu peuplée; plus tard il commença à distribuer le
courrier utilisant une bicyclette. Le facteur s’appelait ‘Raouf,
celui qui a le cœur tendre’ il était connu de tout le
monde’, il connaissait toute la population de la région et
les gens; l’aimaient, plus tard, la densité de la population
et le trafic et l’infrastructure firent qu’il y a actuellement
plus de cinquante employés qui s’occupent de réception
et distribution du courrier postal.
Quelques secondes à peine, Yacoub tenant les lettres en sa main,
put lire :’Remetante Sarah…’ et ce fut le coup de foudre:
il dévorait l’enveloppe de ses yeux, il était perturbé,
agité, absent, pourtant il avait passé chez moi plusieurs
fois, bavardant avec les enfants racontant plein d’histoires etc…
j’avais passé à son côté et ceux de son
père plus de deux heures lors du décès de sa mère.
Jamais il ne m’avait communiqué ses intimités, et
moi je ne lui avais rien dit ne trouvant pas l’opportunité
adéquate.
Cette enveloppe s’adressait à son sixième sens. Qui
était Sarah, cette Sarah qui écrivait à son ami et
si c’était sa Sarah était-il possible qu’il
ne m’ait rien dit, ne m’ait pas donné des nouvelles
d’elle? Il ne pouvait se séparer de ce courrier qu’il
me présenta à contre cœur. Nous rentrâmes, je
posai le courrier sur la TV, je passai pour quelques minutes au lavabo
pour me laver les mains, car c’était une habitude à
la maison, les enfants quand ils rentrent de l’école ou de
dehors, la première chose qu’ils faisaient était de
se laver les mains. Yacoub, je l’observais dans mes va et vient
était debout près de la TV et dévorait la lettre
des yeux et les timbres du pays d’origine: Brésil. J’ai
fait de mon mieux pour n’exprimer aucune réaction mais je
sentais que Dr. Yacoub était bouleversé; il avait 43 ans
à cette époque, vieux garçon, il sentait la vieillesse
s’approcher.
Une fois seul, j’ouvris la lettre, c’était Sarah, l’unique
car je ne connaissais aucune autre Sarah. Elle me racontait dans la lettre
qu’elle m’avait vendu 4 toiles et elle en conservait encore
chez elle deux ou trois, car lorsque j’avais quitté San Paolo,
il me restait six à huit œuvres qui n’étaient
pas vendues. Sarah m’avait dit que au lieu de les transporter, «
tu es trop chargé, garde-les chez moi et je pourrai les placer
chez des amis ». On s’échangeait très peu de
lettre, le courrier ne fonctionnait pas régulièrement. A
la fin de cette lettre il y avait un post scriptum. P.S. : les dernières
nouvelles de Yacoub.
Le lendemain, le soir, c’est Yacoub qui pointa il ne savait où
commencer ni quoi dire et comment s’exprimer; depuis très
longtemps il n’avait jamais dévoilé ses intimités,
sa vie privée.
« J’espère que c’était bien ton voyage
me dit il, et tes expositions au Brésil (San Polo, Rio etc…)
et que notre consul (plus tard l’ambassadeur) ton cousin t’a
aidé et que les Libanais d’outremer qui sont puissants, aimables,
serviables etc… » Je répondais en levant la tête,
ce qui le rendait de plus en plus meurtri, furieux, désorienté…
« Tu sais l’hôpital et la clinique prennent tout mon
temps; je n’ai plus de vie privée; personnelle; je me sacrifie
pour autrui, ce beau temps d’autrefois… ! »
J’ai pensé qu’il fallait tout lui raconter, le mettre
au courant des choses, sans toutefois lui causer une crise au niveau sentimental.
Je lui dis : « Depuis la disparition de Sarah n’as-tu plus
eu des amies ? » Ce qu’il confirma. Je lui racontai que cette
Sarah, la messagère de ce courrier, que j’avais connue au
Brésil, m’avais beaucoup aidé et avait un fils qu’elle
a nommé ‘Yacoub’, en une fraction de seconde il eu
tout compris, et il éclata en sanglots, mais il était heureux;
je lui dis aussi que le petit Yacoub était orphelin ayant perdu
son père en un accident grave et que Sarah veuve était plus
belle qu’une déesse et que sa vie était consacrée
à Marina, Christina et Yacoub et qu’elle avait longuement
pleuré lors de notre rencontre: la nostalgie de l’ancien
temps s’était ravivée.
Yacoub s’absenta de sa clinique pendant quelques jours et de l’hôpital
aussi. Dans quel couvent s’était-il retiré ? Boutros
vint chez moi me demander si j’avais de ses nouvelles. Je le rassurai
que bientôt il réapparaîtrait, et ce fut vrai, Dr.
Yacoub arriva chez moi avec son passeport me demandant d’intervenir
au près de mon cousin pour lui livrer un visa immédiatement,
car avec la montée du terrorisme, les ambassades ne livraient que
difficilement le permis autorisant la rentrée sur leurs territoires
des étrangers. Dr. Yacoub s’était retiré pour
prendre une décision : son père, ses patients, sa clinique,
hôpital… ou bien Sarah; il s’était évadé
dans ses rêves… Il sentait son cœur battre de nouveau,
la nostalgie s’emparant de son âme.
Le même jour et par radio amateur, la nuit je pus demander à
mon cousin de faciliter au près des autorités brésiliennes
le visa au nom de Yacoub…
La réponse fut rapide quoique il n’y avait pas d’internet
et d’e-mail, le fax seulement quand il fonctionnait.
Yacoub arrêta toutes ses consultations, sa secrétaire affichait:
absence pour voyage.
Boutros voyant l’état de son fils étrange, venait
me voir ; il pleurait ; je lui expliquai l’actuelle situation et
que Yacoub devait décider son sort et qu’il ferait bien de
ne pas intervenir et devenir un inutile obstacle. A peine quelques jours
passèrent, Yacoub passa chez moi prendre toutes les coordonnées
dont il avait besoin: l’adresse et téléphone de Sarah,
celui de mon cousin maternel, l’ambassadeur en plus, les coordonnées
de certains Libanais aimables que j’avais connus.
Il passa chez moi une dernière fois, un taxi l’attendait,
Boutros l’accompagnait, il me dit son adieu avant de se diriger
au petit port de Jounieh qui fonctionnait humblement. Le port de Jounieh
était l’aorte de la région Est pour ceux qui voulaient
voyager sans se diriger à Damas ou à AIB où le trafic
était très réduit, car beaucoup des compagnies l’avaient
déserté par manque de sécurité.
L’histoire s’est terminée ici. Des mois se sont écoulés,
pas de nouvelles de Yacoub, mais une seule de Boutros qui succomba à
une crise cardiaque seul et entouré par ses petits fils qui aimaient
leur grand-père.
Mon cousin avait été nommé ambassadeur du Liban à
l’ONU, aux Etats Unis. Il avait une résidence à Paris
où ses enfants étudiaient et travaillaient, il venait tous
les deux ou trois ans au Liban voir son frère, sa sœur, sa
maison et ses amis. Il me contactait et venait passer une ou deux journées
en ma compagnie à Eddé. Son épouse préférait
être à côté de ses fils en France. Il me mentionna
ce médecin que je lui avais recommandé. Il me dit c’était
un être fort aimable; « Il était venu chez moi me remercier
et me saluer… et quoi encore ? Je l’ai rencontré à
plusieurs reprises dinant à Monte-Libano. Seul? - Non, il était
toujours accompagné de la bellissime Sarah, je sentais qu’ils
étaient unis intimement et pas une amitié passagère.
La grande colonie libanaise connaissait Sarah: donatrice pour œuvres
de bienfaisance, bourses pour les étudiants etc… une femme
charitable et très communicative. Oui, je l’ai rencontré
seul une fois dans un hôpital où j’ai soigné
mon épouse pour l’arthrose». C’est tout. Je m’imaginai
que Yacoub avait rencontré Sarah, et que leur ancien amour avait
repris sa place en son âme et qu’il était très
heureux dans sa nouvelle vie. Ils avaient été séparés
une vingtaine d’années, obligatoirement, mais la flamme qui
brûlait leur âme ne s’était jamais éteinte.
Plus de nouvelles de Yacoub que j’ai aimé comme mes fils.
Peut-être il ne voulait plus raviver cette nostalgique cicatrice
qu’il avait vécue. Un petit détail encore, le dimanche
des Rameaux je rencontrai dans la procession un vieux qui lui m’a
reconnu, il m’a annoncé qu’en tant que grand-père,
il avait deux petites filles en plus nées au Brésil : Sarita
et Pierrette.
Depuis ce long temps, la clinique est toujours fermée pour cause
de voyage. Le brillant médecin qu’était Yacoub a été
complètement oublié. J’ai rencontré par hasard
l’une de ses sœurs, elle me raconta qu’elle avait voyagé
à San Paolo et vu son frère, que de chaudes larmes ont coulé
de ses yeux en lui racontant le décès de Boutros. Il ne
lui a posé aucune question se rapportant à ses amis, frères
et sœurs comme si ce passé nostalgique et dur se fut effacé
par le temps pour toujours.
Joseph
Matar
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