Rosette, l’ânesse du Curé
Récit d’une fidélité, d’une épreuve et d’un destin inattendu
Par Joseph Matar
Dans les villages du Liban d’autrefois, bien avant les routes asphaltées et les moteurs, la vie suivait un rythme différent, plus lent, plus rude, mais aussi plus proche de l’essentiel. Les hommes vivaient au contact de la terre, des saisons… et des animaux. Parmi eux, l’âne, et plus particulièrement l’ânesse, occupait une place singulière. Souvent méprisé dans les paroles, il était pourtant indispensable dans les faits. Compagnon de travail, porteur de charges, guide des chemins oubliés, il partageait le quotidien des hommes avec une patience et une fidélité silencieuse.
C’est dans ce monde que s’inscrit l’histoire de Rosette, une ânesse pas comme les autres. Une histoire transmise oralement, enrichie au fil des générations, où se mêlent foi, violence, mémoire et justice inattendue. Ce récit ne prétend pas être une vérité historique exacte, il n’en a ni les dates précises, ni les preuves formelles. Mais il porte en lui une vérité plus profonde : celle des hommes, de leurs croyances, et du lien mystérieux qui les unit aux animaux. Il ne repose pas uniquement sur une tradition orale anonyme. Il a été ravivé et structuré grâce au travail de mémoire du Révérend Père Jean Jabbour, prêtre, artiste et homme de culture, qui a recueilli et transmis les éléments essentiels de cette histoire à partir de témoignages anciens et de récits familiaux. Il ne s’agit pas seulement de raconter une anecdote, mais de préserver une mémoire collective, enracinée dans un Liban d’autrefois, où l’histoire se transmettait davantage par la parole que par l’écrit. Comme souvent dans les récits anciens, les faits se mêlent à l’interprétation, et la vérité historique s’efface parfois devant une vérité plus profonde : celle de la culture, de la foi et de l’expérience humaine.
Il y a plus de cent ans, dans le district de Batroun, se trouvait un village modeste nommé Zan. À cette époque, sous la domination ottomane, la vie était difficile, mais organisée autour de la communauté, de la foi et du travail. Chaque famille possédait quelques animaux indispensables : une chèvre, quelques poules… et surtout une ânesse. Sans elle, rien ne fonctionnait : ni les transports, ni les travaux agricoles, ni les échanges entre villages. Le prêtre du village, le Père Youssef Juan, était un homme respecté. Il ne se contentait pas de ses fonctions religieuses : il cultivait ses terres, aidait les habitants et rendait service à tous. Mais il avait aussi une autre passion : l’écriture. Calligraphe reconnu, il reliait des évangiles, écrivait des titres et travaillait sur des parchemins. C’était à la fois son métier et sa vocation. Pour subvenir aux besoins du village, il se rendait régulièrement à Tripoli, grande ville du nord, où l’on trouvait tout : nourriture, outils, médicaments, tissus.
Le Liban de cette époque ne peut être compris sans sa dimension spirituelle et symbolique. Dans l’imaginaire collectif, il est souvent décrit comme une terre à part, presque sacrée. Certains récits racontent même que Dieu, après avoir distribué les terres aux nations, aurait gardé pour lui une parcelle unique… qu’il donna finalement au Liban. Cette vision, bien qu’imaginaire, reflète une réalité profonde : l’attachement des habitants à leur terre, à leur foi et à leur identité. Dans ce contexte, chaque village, chaque chemin, chaque animal même, participe à une histoire plus grande que lui.
Le Père Juan possédait une ânesse particulière : grise, tachetée de blanc, douce et intelligente. Elle avait été baptisée par les habitants eux-mêmes : Rose, Rosette, Rosetta… chacun l’appelait à sa manière. Elle n’était pas un simple animal. Elle était connue de tous, caressée par les enfants, respectée par les adultes. Elle connaissait les chemins, reconnaissait les lieux, et semblait comprendre bien plus que ce que l’on attendait d’elle. Dans un monde où les hommes pouvaient se tromper, mentir ou trahir, elle ne trahissait jamais.
Contrairement à l’image souvent véhiculée, l’âne n’est ni stupide ni paresseux. Il possède une mémoire remarquable, reconnaît les chemins, les lieux, les personnes. Il participe pleinement à la vie humaine : transport des charges, travail agricole, déplacements, accompagnement des enfants. Dans les sociétés rurales d’autrefois, il était un pilier silencieux du quotidien. Rosette ne faisait donc pas exception : elle incarnait au contraire l’expression la plus aboutie de cette intelligence discrète et de cette fidélité absolue.
Un jour, comme à son habitude, le Père Juan prépara son voyage. Il prit soin de noter toutes les demandes des habitants : du café, du thé, des médicaments, des outils comme les clous, pinces, fils et surtout des messages à transmettre à des proches dans d’autres villages. Dans la nuit, vers une ou deux heures du matin, il chargea Rosette. Le voyage commença. De village en village, il s’arrêtait, saluait, partageait un café, un repas. Le clergé était respecté, et partout on l’accueillait avec bienveillance. Il arriva à Tripoli en fin de journée.
Le lendemain, alors qu’il effectuait ses achats au souk, une bande de voyous l’observait. Ils étaient quatre ou cinq. Soudain, ils passèrent à l’acte. Ils l’insultèrent et le frappèrent violemment. Le sang coula de son visage. Ils lui déchirèrent sa soutane, le laissèrent presque nu, humilié, blessé. Ils lui prirent tout : son argent, ses achats… et surtout son amie de toujours : Rosette. Abandonné et affaibli, il fut secouru par un commerçant musulman, homme de cœur, qui lui offrit de l’eau, du repos, et même de quoi manger pour le retour. «Tu as bien fait de ne pas aller voir les soldats», lui dit-il. «Ils sont pires que ces voyous.»
Le P. Juan reprit la route, seul, à pied. Chaque jour était une épreuve. Il avançait lentement, s’arrêtait chez des connaissances, reprenait des forces. Des habitants, touchés par son histoire, lui mirent un âne à disposition pour l’aider à rentrer. Pendant ce temps, au village, l’inquiétude grandissait. Lorsqu’il arriva enfin, épuisé, les habitants voulurent se venger. Ils parlaient de former un groupe armé. Mais le prêtre refusa catégoriquement : «Je ne me vengerai pas. Nous prierons.»
Les jours passèrent. Mais une pensée ne quittait pas le prêtre : Rosette. Était-elle vivante ? Souffrait-elle? Avait-elle été vendue ? Tuée ? Aucune réponse.
Une nuit, vers deux heures du matin, un bruit de sabots se fit entendre. Puis un autre. Puis plusieurs. Le prêtre ouvrit la fenêtre. C’était elle. Rosette ! Et derrière elle… une dizaine de mulets. Chargés de tapis. Des tapis précieux, venus d’Iran et de Turquie, destinés à être transportés vers Beyrouth.
La version la plus probable était la suivante : après avoir été volée, Rosette fut vendue à des caravaniers. Intégrée à une caravane de transport, elle suivait le trajet vers Beyrouth. Mais arrivée près de la bifurcation menant à Zan, elle reconnut le chemin. Alors, elle bifurqua vers son village et les mulets la suivirent.
On déchargea les tapis et ils étaient nombreux, précieux. Le Patriarche, informé, refusa de les prendre et déclara au P. Juan : «Dieu t’a envoyé cette fortune pour le mal que tu as subi.» Les tapis furent distribués, vendus, partagés. Le jour où le Patriarche vint baptiser le neveu du prêtre, les habitants couvrirent le chemin de tapis, de la maison jusqu’à l’église.
Rosette, elle, était au centre de toutes les attentions.
Avec le temps, les versions de l’histoire se sont transformées. Les noms varient, les détails changent, les distances s’allongent ou se réduisent. Mais c’est précisément cette évolution qui témoigne de la vitalité du récit. Il ne s’agit pas d’un simple fait figé, mais d’une mémoire vivante. Le P. Jean Jabbour, en retraçant cette histoire, a joué un rôle essentiel : celui de passeur entre les générations. Il a recueilli des fragments, confronté des versions, et tenté de restituer une trame cohérente d’un événement remontant à plus d’un siècle. Comme souvent dans les traditions orales, ce qui importe n’est pas la précision absolue des faits, mais la pérennité du sens. Et ce sens, lui, n’a jamais disparu.
Dans les contes anciens, on dit souvent que l’âne est têtu, lent, ignorant. Mais ceux qui ont vécu à ses côtés savent une autre vérité. L’âne n’est pas stupide. Il se souvient. Il reconnaît. Il reste fidèle. Une vieille histoire raconte qu’un homme voulait apprendre à un âne à jouer du piano. On se moqua de lui. Il répondit : «Dans trente ans, soit moi, soit le roi, soit l’âne ne sera plus là.» Cette réponse n’était pas une plaisanterie, mais une leçon : l’homme se croit toujours supérieur, mais il ne maîtrise ni le temps, ni la nature, ni la vie.
Rosette, elle, n’a rien revendiqué. Elle n’a ni parlé, ni jugé, ni accusé. Et pourtant… Elle a retrouvé son chemin. Elle est revenue. Et sans le vouloir, elle a rendu justice. Ce que l’homme détruit par la violence, la fidélité et la mémoire peuvent parfois le réparer. Et il arrive que les animaux, silencieux et humbles, par la pureté de leurs actes et la fidélité de leur mémoire, nous rappellent ce que l’homme oublie parfois : le sens véritable de la justice. L’histoire de Rosette dépasse le simple récit d’un animal fidèle. Elle interroge la place de l’homme dans le monde, sa prétention à la supériorité, et sa capacité – ou son incapacité – à reconnaître l’intelligence et la dignité du vivant. Comme le suggère une réflexion ancienne : la connaissance humaine progresse sans cesse, repoussant les limites du savoir… mais sans jamais atteindre l’essentiel. Peut-être que cet essentiel réside justement dans ces vérités simples que les hommes oublient parfois… mais que les animaux, eux, n’ont jamais cessé d’incarner.
Joseph Matar

