Les routes de l’âme
Pèlerinages, mémoire et chemins du Liban
Par Joseph Matar

Peinture à l’huile sur canvas, 60×73 cm
Il existe des routes qui conduisent d’un village à l’autre, des routes qui rapprochent les villes, et d’autres encore qui permettent de traverser un pays. Mais il existe aussi des routes d’une autre nature : des chemins qui conduisent l’homme vers lui-même, vers sa mémoire, vers ses croyances et, parfois, vers Dieu.
Les chemins de pèlerinage appartiennent à cette dernière catégorie.
Depuis toujours, les hommes marchent vers des lieux qu’ils considèrent sacrés. Le pèlerinage existe sous toutes les latitudes, dans toutes les cultures et dans toutes les religions. Il appartient au patrimoine de l’humanité, à ses traditions les plus anciennes, à ce besoin profondément humain de quitter, pour quelques jours, le tumulte du quotidien afin de chercher autre chose : le silence, la paix, le sens.
Au Liban, de nouveaux chemins commencent à retrouver cette vocation. Des itinéraires relient déjà certains grands lieux spirituels, comme Byblos à Sainte-Rafka, ou encore les routes menant vers Annaya et Saint-Charbel. Demain, d’autres pourraient traverser le pays tout entier. Car le Liban semble avoir été créé pour cela. Il suffit de quitter les grandes routes pour retrouver les sentiers, les forêts, les vallées, les rochers et les villages. Là, plus de voitures, plus de motos, plus de bruit mécanique. Il reste les arbres, le vent, les oiseaux, les troupeaux de chèvres et de moutons, les jardins chargés de pommes et de poires, les fleurs autour des vieilles maisons, l’eau des ruisseaux, les paysans au travail.
Le marcheur traverse tout cela lentement. Il rencontre un âne chargé de provisions, un paysan, un sportif, un couple, un groupe de pèlerins assis à l’ombre. Il entend les cloches d’un village, le bruissement des feuilles ou simplement ses propres pas. Un itinéraire de plus de cent kilomètres ne se parcourt pas comme une autoroute. Il faut six, huit, parfois dix jours. Il faut marcher, s’arrêter, manger, dormir, contempler, reprendre la route. Il faut accepter le rythme de l’homme, qui est presque celui de l’âne : un rythme ancien, oublié par notre époque.
Et c’est peut-être précisément cela que l’on vient chercher. Marcher devient alors une manière de fuir, non pas le monde, mais sa frénésie. Une manière de retrouver la nature, de méditer, de respirer, de se reposer de cette folie contemporaine qui nous oblige sans cesse à aller plus vite.
Sur ces chemins, les distances prennent un autre sens. On ne compte plus seulement les kilomètres. On compte les rencontres, les villages traversés, les nuits passées dans un couvent ou une petite auberge, les paysages découverts au détour d’un sentier.
Il faut donc penser ces routes comme de véritables itinéraires humains : assurer la sécurité des marcheurs, prévoir des lieux de repos, des hébergements simples, des points de restauration, des soins en cas d’urgence, des informations sur les villages et les monuments.
Car ces chemins ne seront pas empruntés uniquement par les croyants. Ils pourront accueillir des Libanais de toutes les communautés, des visiteurs étrangers, des amoureux de la nature, de l’histoire et du patrimoine. Ils pourront devenir des chemins communs à tous.
Le souvenir d’un chemin
Lorsque je pense à ces routes, je me revois enfant. J’avais sept ans. Avec mes frères, mes sœurs, quelques voisins et des amis, nous formions un groupe d’une douzaine ou d’une quinzaine de personnes. Nous partions à pied rendre visite à ma tante maternelle, Sœur Mélanie, religieuse au couvent Saint-Élie, du côté de Jeïta.
À cette époque, marcher était naturel. Nous quittions notre maison et traversions les sentiers, de Ghadir vers Zouk, puis Antoura, avant de prendre les raccourcis qui montaient vers le couvent. Une heure, peut-être un peu davantage. Mais quelle heure ! Nous ramassions du thym et des herbes médicinales pour les tisanes. Nous trouvions parfois des pierres aux formes étranges, semblables à des coquillages. J’en ai conservé certaines pendant des années.
Avant notre départ, nous préparions aussi ce que nous allions offrir aux religieuses. Dans notre jardin, nous cueillions plusieurs kilos de myrte. Ma mère préparait un beau gâteau. Chacun apportait quelque chose. Lorsque nous arrivions, les religieuses nous accueillaient à bras ouverts. Avant toute chose, nous entrions dans l’église de Saint-Élie. Puis venait le petit-déjeuner, les conversations, les jeux, les rires. À midi, nous déjeunions dans une salle voisine du réfectoire. Toute la journée avait quelque chose d’une fête. Ma tante était heureuse de nous voir. Nous lui rendions visite plusieurs fois par an. Plus tard, lorsque j’ai enfin acheté une voiture, elle n’était déjà plus là !
Mais mon lien avec le couvent ne s’est jamais complètement interrompu. Ces religieuses étaient des femmes cultivées, souvent universitaires. Plusieurs avaient écrit des livres et me demandaient d’en réaliser les couvertures. Je le faisais avec affection. Aujourd’hui encore, Saint-Élie appartient à ma mémoire. L’âge et la fatigue ne me permettent plus de refaire ces marches comme autrefois, mais les chemins restent en moi.
Avant la modernité
Avant que le Liban n’entre pleinement dans la modernité, les Libanais marchaient beaucoup. Ils marchaient pour rendre visite à leur famille, pour travailler, pour prier, pour se déplacer d’un village à l’autre. Lorsque la distance était trop grande, ils dormaient chez leurs proches et ne rentraient que deux ou trois jours plus tard.
La route n’était pas simplement un espace entre deux lieux. Elle faisait partie du voyage. Aujourd’hui, nous avons gagné la vitesse, mais peut-être avons-nous perdu quelque chose de cette relation avec le temps, avec le paysage et les autres. C’est pourquoi je pense depuis longtemps qu’un véritable tourisme religieux et culturel pourrait et meme devrait se développer au Liban.
Lorsque j’étais encore élève chez les Maristes, dans les années cinquante, j’imaginais déjà des sentiers, des raccourcis, des chemins qui permettraient aux croyants d’atteindre leurs lieux sacrés en traversant la nature. Aujourd’hui, cette idée pourrait devenir réalité.
Un Liban traversé par des chemins
Imaginez des routes pédestres parcourant le Liban du nord au sud. Des chemins reliant couvents, églises, monastères, sanctuaires, mosquées, lieux historiques, musées et villages anciens. Des chemins où l’on ne demanderait pas à celui qui marche quelle est sa religion ou sa nationalité. Sur une telle route, les différences s’effacent.
Le millionnaire peut marcher à côté de l’homme le plus pauvre. L’étranger peut partager son pain avec le villageois. Celui qui croit profondément peut avancer à côté de celui qui doute encore. La marche remet les hommes à égalité. Nous avons tous les mêmes pieds, la même fatigue, la même soif, le même besoin de nous arrêter à l’ombre.
Sur ces routes, il ne devrait y avoir ni frontières invisibles ni barrières confessionnelles. Chacun avancerait avec ses convictions, ses prières, son silence. Le Liban pourrait ainsi offrir au monde un visage différent : celui d’un petit pays où les traditions religieuses, la nature, la culture et l’hospitalité se rencontrent. D’autres pays ont déjà compris la force de ces itinéraires. Des milliers de personnes marchent vers Saint-Jacques-de-Compostelle. Des foules se rendent à Lourdes et à Rome. Certains partent par foi ; d’autres cherchent seulement quelques jours de silence et d’intériorité. Car l’homme, même lorsqu’il croit avoir tout conquis, continue de chercher le repos de son âme.
Une route n’est jamais seulement une route
Il y a la route de Rome.
La route de la Victoire.
La route de la Gloire.
La route du Paradis.
Il y a des routes qui conduisent au bonheur et d’autres à la souffrance.
Mais certains chemins portent en eux quelque chose de plus grand que leur destination.
Ils ont une âme !
Sur le chemin du pèlerinage, on apprend à ne pas juger celui qui marche à côté de soi.
On apprend à aider, à pardonner, à aimer. On apprend que l’on peut posséder peu et recevoir beaucoup.
Chaque fontaine devient un cadeau. Chaque arbre devient un abri. Chaque village devient une rencontre. Chaque personne rencontrée peut devenir un compagnon de quelques kilomètres.
Et peu à peu, la route transforme celui qui l’emprunte. Elle lui enseigne la patience, la simplicité, le courage, l’amitié et l’espérance.
Voilà pourquoi ces chemins pourraient devenir bien davantage qu’un projet touristique. Ils pourraient participer à une nouvelle manière de regarder le Liban.
Un pays parcouru non seulement par des autoroutes et des voitures, mais aussi par des hommes et des femmes qui prennent le temps de marcher. Un pays dont les sanctuaires, les villages, la nature et l’histoire seraient reliés par des chemins de paix.
Sur ces routes, on pourrait semer l’amour, l’espoir, la bonté, le savoir et le courage dans l’âme de ceux qui les parcourent. Car les plus belles routes ne sont peut-être pas celles qui nous permettent d’aller le plus vite. Ce sont celles qui, pas après pas, nous ramènent à l’essentiel.

