Myriam, Saad et Bouchra : Destins croisés entre le Chouf et Lourdes
Au cœur du Liban, là où les montagnes s’élèvent entre mer et ciel, se trouve une terre de beauté et de paix : le Chouf. C’est dans ce décor de forêts majestueuses, de sources cristallines et de villages ancestraux que s’entrelacent les destins de plusieurs vies. Cette histoire, bien plus qu’un simple récit familial, est un témoignage d’amour, de sacrifice et de foi profonde. Elle raconte le chemin de Bouchra, femme généreuse et pieuse, de Myriam, jeune fille élevée comme une fille de cœur, et de Saad, médecin passionné. Trois existences liées par l’affection, séparées par le destin, et réunies par un miracle inattendu. C’est une histoire d’humanité, de choix difficiles, de fidélité silencieuse et d’espérance persévérante, où la Providence finit par accomplir ce que les hommes croyaient impossible.
Voilà, nous sommes au Chouf, dans la montagne libanaise, où jaillissent de nombreuses sources d’eau pure, cristalline, potable et fraîche. Elle est suffisamment abondante pour irriguer les terres agricoles. Les arbres fruitiers, de toutes espèces, y offrent des fruits appétissants, auxquels s’ajoutent les vignes, les oliviers, les caroubiers, etc.
La flore est riche et variée. Les arbres forestiers sont nombreux : cèdres, pins, chênes… Une région verdoyante et généreuse, où la coexistence entre chrétiens et musulmans est exemplaire. Les villages sont peu nombreux et souvent pauvres, les maisons dispersées. La nature est propre et saine, la pollution totalement absente ; elle n’existait tout simplement pas.
Nous sommes, en ce début du XXᵉ siècle, une famille druze dont le père possédait une propriété à Kantari, Beyrouth, appartenant à son épouse. Il faisait la navette entre Beyrouth et son petit village, non loin de Baakline. Il y avait une maison pour hiverner et une autre pour l’été. Peu de gens possédaient plusieurs résidences à l’époque, car la majorité des habitants de la montagne restaient chez eux pendant l’hiver. Ils assuraient toutes leurs provisions avant la neige, car une fois celle-ci tombée, il n’y avait plus rien.
À l’époque, les obligations de la vie urbaine n’existaient pas encore : pas d’écoles obligatoires, pas d’emplois fixes dans les sociétés ou institutions. Aujourd’hui, tout a changé avec l’éducation, le travail et les responsabilités modernes.
En ce début du XXᵉ siècle vivait une famille druze aisée, dont le père, Walid, était commerçant et négociant entre Damas, le port et le Liban. Ses produits étaient principalement des céréales, du lait, des lentilles, des haricots, etc., qu’il achetait à Damas pour les revendre au détail sur le marché local. Walid était un homme respecté de tous. Il avait quatre garçons : Rachid, Fouad, Saleh et Saad et une fille, Mona. Son épouse s’appelait Bouchra.
Bouchra avait une sœur qui s’était convertie au christianisme et était devenue religieuse dans un couvent à Jrepta, dans la région de Batroun, où avait vécu Sainte Rafqa. Il y a toujours eu des conversions pour diverses raisons : conviction spirituelle, situation sentimentale ou sociale, déception, etc. Cela ne signifie pas qu’une religion soit meilleure ou supérieure à une autre.
Au Liban, et particulièrement chez les chrétiens, on respecte la liberté individuelle et les droits de l’homme. Ainsi, si moi, maronite, je désire embrasser le bouddhisme, l’islam ou même le paganisme, personne n’a le droit d’intervenir ni de juger.
J’ai personnellement connu cette religieuse. Je l’ai visitée plusieurs fois dans son couvent à Jrepta, notamment lorsque je réalisais des illustrations à la sépia sur la vie de l’illustre Sainte Rafqa. Je crois qu’elle appartenait à la famille Al-Khatib. J’ai également connu sa sœur Bouchra, l’épouse de Walid. À la mort de celui-ci, les deux sœurs étaient déjà âgées.
Bouchra m’appelait « mon cher fils » car elle était plus âgée que ma mère. Elle m’expliqua qu’elle venait souvent dans ce lieu féerique pour prier, méditer, se reposer et chercher la paix auprès de sa sœur religieuse. « Mes fils et ma fille sont à l’étranger ou occupés par leurs familles et leurs affaires, » me confia-t-elle. « Chaque été, je passe une ou deux semaines avec ma sœur au couvent Saint-Simon à Ayto, au nord du Liban, non loin des Cèdres. »
Je connaissais très bien cet endroit, y ayant effectué plusieurs pèlerinages. Ayto, dont le « Corn » est l’un des plus beaux sommets, se termine par un rocher en forme d’enclume. Nos lieux sacrés, églises, sanctuaires, couvents, Harissa, ermitages, sont visités par toutes les communautés. On y prie les saints, on leur demande des faveurs, et Dieu répond souvent à ces vœux.
J’ai sympathisé avec cette noble dame, Bouchra. Elle avait beaucoup de charme et d’élégance malgré son âge, et possédait une personnalité distinguée et communicative.
« Je ne suis pas baptisée, » m’a-t-elle dit, « mais je partage la vie de ma sœur. Je suis croyante. J’aime la Vierge Marie, le Christ, Dieu, les prophètes et les saints. Tu sais, mon fils, le paradis est plus vaste que le cosmos : il y a de la place pour tous les bons. » Elle sourit.
Mariée depuis plus de quarante ans, Bouchra avait voulu donner à sa fille Hanane une éducation religieuse et l’avait inscrite à l’école des religieuses de la Sainte Famille, une école française à Beyrouth, où elle reçut une excellente formation. Ses fils, quant à eux, poursuivirent leurs études entre les écoles libanaises, les lycées et l’Europe. Son époux, aujourd’hui décédé, était généreux et très bon.
À l’époque, il n’y avait pas de main-d’œuvre étrangère. Un jour, Bouchra rencontra une petite fille maronite de Mayrouba âgée de huit ans. Elle l’aima dès le premier regard et décida de l’adopter pour lui tenir compagnie. Après avoir obtenu l’accord de ses parents, à qui elle paya une année d’avance, elle l’inscrivit à l’école et lui acheta tout un trousseau.
Cette enfant, Myriam, devint comme sa propre fille. Elle l’appela « maman » et lui montrait ses leçons et devoirs. Hanane s’était mariée et avait quitté la maison, tout comme les garçons. Il ne restait plus que Myriam et Saad à la maison.
Myriam grandissait et devenait de plus en plus belle, s’occupant de tout : cuisine, couture, tricot, entretien. Elle réussit son diplôme complémentaire et se préparait au baccalauréat. Ses parents la visitaient régulièrement et, parfois, Bouchra allait passer une ou deux journées à Mayrouba.
Lorsque le père de Myriam demanda à la ramener chez lui, elle refusa : elle voulait terminer ses études et ne pas abandonner Bouchra. Elle lui resterait toujours reconnaissante.
Mais Saad et Saleh commencèrent à éprouver des sentiments pour Myriam. Celle-ci, de son côté, avait une affection plus forte pour Saad. Saleh, pour la séduire, lui offrit bijoux, diamants, colliers, bracelets… qu’elle refusa. Saad, plus discret, lui déclara son amour et lui promit de l’attendre jusqu’à la fin de ses études, envisageant même de vivre ensemble en Europe.
Pour éviter une confrontation entre les deux frères, Myriam prit une décision radicale : partir. Elle annonça à Saad qu’elle l’aimait, qu’elle partirait sans laisser d’adresse, et qu’un jour, si la Providence le voulait, ils se retrouveraient. Elle l’exhorta à terminer ses études de médecine et à prendre soin de sa mère.
Peu après, Myriam disparut. Elle contacta les Sœurs Lazaristes et, déguisée en religieuse, quitta le pays pour l’Espagne, où elle apprit la langue, entra à l’université et poursuivit des études d’infirmière et d’assistante de bloc opératoire.
Six ans passèrent. Saleh se maria, tandis que Saad, devenu chirurgien réputé, s’installa avec sa mère à Paris. Bouchra souffrait de l’absence de Myriam, qui, elle aussi, pensait souvent à eux.
Finalement, Myriam rejoignit Paris, où elle travailla pour la Croix-Rouge. Elle ne pensait plus rentrer au Liban, mais espérait toujours revoir Saad et Bouchra. Tous trois fréquentaient souvent les mêmes lieux, notamment Notre-Dame de Paris, sans jamais se croiser. Ils publièrent des annonces, laissèrent des messages, mais sans succès.
Le 25 mars, jour de l’Annonciation ou Bchara, Myriam décida de se rendre à Lourdes. Alors qu’elle priait, un homme fit une crise d’épilepsie. Myriam intervint immédiatement pour le soigner. Un médecin s’approcha pour l’aider… et elle reconnut sa voix. C’était Saad.
Leurs retrouvailles furent bouleversantes. Bouchra arriva peu après, en larmes. « C’est grâce à la Vierge, » dit Myriam. « C’est elle qui nous a réunis. »
Quelques jours plus tard, Saad et Myriam se marièrent à Lourdes. De retour à Paris, ils préparèrent leur retour au Liban, où Saad exercerait la médecine. Myriam écrivit à ses parents, à ses frères et sœurs, et annonça la bonne nouvelle.
Quelques semaines plus tard, ils embarquèrent à Marseille. Le voyage dura six jours, longeant les côtes italiennes, passant par Alexandrie et Port-Saïd, avant d’atteindre Beyrouth. À leur arrivée, toute la famille les attendait. Des réceptions furent organisées à Kantari et à Mayrouba.
Depuis son retour, Bouchra rendait souvent visite à sa sœur à Jrepta, parfois accompagnée de Myriam. Elles remerciaient sans cesse la Vierge pour ce miracle : celui qui, contre toute attente, avait réuni trois destins séparés.
De la sérénité du Chouf aux miracles de Lourdes, ce récit est celui d’une destinée que ni le temps, ni la distance, ni les épreuves n’ont pu briser. Myriam, Saad et Bouchra ont traversé l’amour et l’absence, les doutes et les sacrifices, pour finalement se retrouver là où la foi et l’espérance se rejoignent. Leur histoire nous rappelle que les liens les plus profonds survivent aux séparations, que les prières les plus sincères finissent par être exaucées, et que la vie réserve toujours, au détour du chemin, des miracles inattendus.
C’est une ode à l’amour inconditionnel, à la force du cœur humain et à la main invisible de la Providence qui, parfois, nous guide vers ceux que nous sommes destinés à retrouver.
Joseph Matar

