De la passion terrestre à l’espérance céleste
L’histoire de Clotilde n’est pas seulement celle d’un amour trahi : c’est une parabole de la condition humaine, de la douleur et du pardon, de l’abîme de la trahison et de l’élévation de l’âme dans la foi. Comme l’écrivait Voltaire dans Zadig, « il n’y a point de hasard » : derrière les injustices apparentes, les épreuves les plus cruelles peuvent contenir un dessein caché, celui d’une Providence mystérieuse qui échappe à la raison mais qui guide l’existence. Le destin de Clotilde en est l’illustration : un chemin de souffrance transfiguré en voie de sainteté.
C’était à Jounieh, dans le Kesrouan, au sein d’une famille de trois filles et six garçons. Ils étaient des amis de mon père, à tel point que leur père donna à son quatrième ou cinquième enfant le prénom de mon père. Leur maison se trouvait à Ghadir.
Les enfants, plus ou moins différents dans leurs parcours, se complétaient. L’une fit des études universitaires, Clotilde. Les autres se sont établis chacun dans son domaine : administration, métiers, professions libérales, artisanat, enseignement, etc. C’était une famille aisée.
Leur maison se situait non loin de la nôtre. Famille noble, éduquée et aimable, ils nous tenaient toujours compagnie. La cadette des filles, Clotilde, était la plus cultivée ; elle s’engagea dans l’enseignement.
Après ses cours, elle suivait l’université. Fille simple, belle, modeste, souriante et surtout pieuse. À la faculté de pédagogie, elle rencontra François, avec qui elle se lia d’amitié.
François était un bel homme : studieux, sportif, sympathique, communicatif et plein de vie. Ils étaient inséparables. Ancien élève des Frères, il était organisé, honnête, courageux et fervent chrétien. Leur amitié se transforma en passion, en amour. Leur âme était unie.
Ils se voyaient quotidiennement, partageant un engagement sublime. François se lia aussi d’amitié avec les frères de Clotilde et toute sa famille. Clotilde lui était supérieure par ses qualités et son caractère, mais ensemble ils vécurent trois années comme dans un rêve d’amour et de magie, au milieu de la nature.
Ils se baignaient sur la plage de Jounieh, alors encore pure, observaient les couchers de soleil romantiques, les crépuscules émouvants aux mille couleurs changeantes. Ils faisaient des pèlerinages à pied à Notre-Dame-du-Liban à Harissa. Ils allaient au cinéma, aux concerts, aux jeux, aux soirées, surtout lors des fêtes de Noël et de Pâques. Ils participaient aux messes de minuit, aux anniversaires d’enfants, et les deux familles se retrouvaient pour des excursions en autocar vers les hauteurs enneigées de Faraya et de Sannine. Toujours ensemble, ils partageaient les sports et les joies des montagnes.
Clotilde était toujours accompagnée de son amie intime, institutrice à la même école. Cette amie restait constamment auprès d’eux, partageant leurs secrets et les moindres détails de leur vie. Ensemble, ils vivaient conversations, activités sociales, prières et jeûnes du carême. Fidèles à cette amitié, ils étaient liés corps et âme.
Mais parfois, l’amitié cache des sentiments plus troubles. On dit que l’amour naît aussi de l’habitude, des contacts et de la proximité. Ce fut le cas ici : la confidente honnête se laissa séduire par François. Un matin, elle réussit à l’arracher à Clotilde, comme dans les films. Avec un plan bien préparé, François et cette amie célébrèrent en secret leur mariage. Le même jour, ils partirent en Égypte pour leur lune de miel, quelques semaines à Alexandrie sur un bateau de croisière.
Pauvre Clotilde ! Ses idées sublimes, son cœur pur, sa noblesse, ses principes et son amour-propre l’empêchèrent de se venger de François et de sa nouvelle épouse. Elle fut déçue par la trahison, la lâcheté et la ruse de cette prétendue amie.
De tels actes se déroulent souvent dans l’ombre et, parfois, ils finissent par servir le bien de la personne trahie. Clotilde, apprenant la nouvelle, ne réagit pas. Elle s’enferma dans sa maison, priant Dieu dans le plus grand silence, offrant ses souffrances pour le bien de l’humanité et répétant : « Que votre volonté soit faite. » Elle pria le Seigneur Jésus-Christ et la Sainte Vierge Marie, mais jamais pour la vengeance. Elle souffrait en silence, mais acceptait la volonté divine.
Intellectuelle, elle n’arrivait plus à lire, pleurait sans fin, invoquait les saints. Mais jamais elle ne perdit la foi. Elle se disait : « Si Dieu m’aime, il ne permettra pas que ma vie soit brisée. C’est peut-être pour mon bien. »
Avec difficulté, elle acheva l’année scolaire. Puis elle abandonna l’enseignement. Université, diplômes, licence, doctorat : tout cela n’avait plus de valeur à ses yeux. Ce qui comptait, c’était l’amour du Messie. Elle pensait : « Saint Charbel n’avait aucun diplôme, d’autres saints étaient illettrés, mais c’est l’amour de Jésus qui importe. » À l’école, elle croisa parfois son ancienne amie, comme si rien n’était. Sans rancune, sans haine, sans désir de vengeance. Quant à François, elle ne le revit jamais. Lui, méfiant, se cachait, fuyant les lieux où Clotilde aurait pu se trouver.
Puis, en 1975, éclata la guerre civile. Le Liban s’enfonça dans la terreur, les crimes, la barbarie, les destructions, les tragédies et les meurtres.
François ‘Le Rayess’, haut placé dans sa milice, décida d’organiser une fête : un déjeuner offert à sa troupe dans un restaurant au bord de la mer. Des milliers de miliciens, leurs familles et leurs amis y participèrent. En fin de journée, après le départ de la majorité des convives, François quitta le lieu avec son épouse, son fils de deux ans et quelques proches.
Au moment de monter dans sa voiture, alors que sa femme et son enfant s’installaient, une violente charge de dynamite explosa. François, son épouse, leur fils et plusieurs compagnons furent déchiquetés. L’événement fut aussitôt annoncé à la radio.
Clothilde, en apprenant la tuerie, tomba à genoux en pleurs. Elle pria la Sainte Vierge pour le salut des âmes des victimes et remercia Dieu de lui avoir épargné ce sort. La déflagration avait ravagé un périmètre de plus de deux cents mètres, causant de nombreux morts et des dizaines de blessés. La nouvelle fit l’effet d’un tonnerre et occupa les esprits plusieurs jours. Clothilde, bouleversée, peinait à y croire.
Elle se convainquit que si elle avait échappé à ce massacre, c’était grâce à ses prières et à une intervention divine. Elle pleura les innocents et comprit que Dieu l’aimait et la protégeait.
Elle lisait alors Voltaire, Zadig, notamment l’épisode de l’ermite : ce vieil homme mystérieux et Zadig étaient reçus par des hôtes de conditions diverses. L’ermite distribuait ou volait de l’or, brûlait une maison, noyait un enfant… Autant d’actes incompréhensibles aux yeux de Zadig. Mais chacun recelait un sens caché : sous la maison incendiée reposait un trésor, l’enfant noyé aurait commis des crimes plus tard, et l’ermite, révélant sa véritable nature, apparaissait finalement comme un ange chargé d’accomplir les desseins de la Providence. Zadig, ébloui, comprit que le destin demeurait impénétrable aux hommes.
Clothilde, méditant ce récit, se sentit elle aussi sauvée par la Providence. Elle choisit le chemin de la sainteté. Dans le couvent de la Visitation, face au collège des Pères Lazaristes d’Antoura, elle vivait entourée de silence, de nature et de prières. Avant l’urbanisation, la région n’était faite que de forêts de pins, d’oliviers, d’amandiers et de caroubiers : un véritable paradis. Ses parents, généreux, soutenaient les religieuses et contribuaient à la vie du couvent.
Clotilde servait deux vieilles sœurs démunies. Peu à peu, elle transforma une blessure intime en une retraite spirituelle profonde. Elle choisit une vie pauvre et austère, entièrement consacrée au Christ, son fiancé.
À Zouk, les couvents et les cloches étaient nombreux. Petite, elle rendait visite à une tante religieuse cloîtrée à Saint-Élie. Plus tard, elle se consacra définitivement à la Visitation, refusant de quitter les lieux malgré la maladie. Elle restait en prière constante, inspirée par saint Jean de la Croix, dont elle lisait les poèmes.
Je l’ai vue, souvent, à genoux devant le Saint-Sacrement. Ses parents l’imploraient de rentrer à la maison, mais elle refusait, décidée à offrir sa vie jusqu’au bout. Gravement malade, atteinte de sclérose, elle désirait mourir comme saint Paul, dans l’espérance de rejoindre son Époux au ciel.
Clotilde mourut dans la sainteté. Son enterrement attira une foule émue : tous se savaient en Clotilde, meurtrie mais transfigurée, a vécu ce que Voltaire fit dire à Zadig : « L’homme n’est pas né pour deviner le destin. » Son drame intime, son renoncement aux illusions humaines et sa fidélité à l’amour divin l’ont conduite vers une sainteté silencieuse, lumineuse et féconde.
Comme l’enseignait Pascal, « le cœur a ses raisons que la raison ne connaît point » : là où l’esprit ne voyait qu’échec et trahison, le cœur de Clotilde a discerné un chemin de grâce et de pardon. Elle a accepté ce que Saint Augustin résumait en une phrase devenue universelle :« Tu nous as faits pour toi, Seigneur, et notre cœur est sans repos tant qu’il ne repose en toi. » Sa vie est un rappel pour nous tous : il n’y a pas de défaite lorsque la foi et le pardon triomphent du mal, car la souffrance, offerte et sublimée, devient une semence d’espérance.
Ainsi, dans le Liban de douleurs et de renaissances, l’itinéraire de Clotilde rejoint celui des grandes âmes qui, à travers leur sacrifice, rappellent à l’humanité que la Providence ne nous abandonne jamais. Quand vous passez dans ce couvent, souvenez-vous de ces religieuses courageuses qui ont tout donné dans l’amour et le sacrifice.

